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Spreepark : la grande roue de l'infortune

Publié le 03 mars 2012 par Camille Larbey Gabriel Siméon | Société  
Forain au sommet de la gloire, puis dealer, taulard, zonard : celui qui voulait faire de sa vie une foire merveilleuse n'en aura fait qu'une kermesse foireuse. Voici le destin tragique de Norbert Witte et de son parc d’attraction, le Spreepark.


A l'Est de Berlin, perdu dans la forêt de Plänterwald, il existe un lieu où le guide du routard ne s'aventurerait pas de peur de salir son futal jaune impeccablement repassé : le Spreepark. De ce parc d’attraction construit pendant la guerre froide et aujourd'hui abandonné, on aperçoit encore à travers les grilles les barques en forme de cygne flotter sur la vase. Les jours de vent, la grande roue se met en branle, toute seule, dans un terrible grincement métallique. Cette zone, figée dans le temps, c'est tout ce qu'il reste de la gloire passée de Norbert Witte.

Voilà dix ans que le Spreepark qui fut sien est fermé, et ne rouvre qu'à de très rares occasions. Mais la rumeur disait que Witte s'y baladait toujours. En juillet 2011, profitant de festivités éphémères dans le parc, on est allé vérifier. Et effectivement, on a croisé le bonhomme :

« Norbert, que faites-vous ici ?
- Je fais la circulation, ça se voit pas ?
- Vous avez plutôt l'air de zoner …
- Non, j'habite ici en réalité.
- Mais, et tout ce bazar autour de nous alors ?
- Je ne suis plus responsable de rien ici... »

Witte a tout d'un revenant. Pour l’amour des manèges, cet Orphée des fêtes foraines a pactisé avec le diable. Mais ne semble pas encore revenu de l’enfer. Femme, enfants, argent, popularité, il avait réussi a réaliser son rêve de gosse : vivre dans les manèges. Il a fini par tout perdre.

Drakkar et dinosaures

Elevé dans une famille de forains, dont un grand-père autoproclamé « roi d'Albanie », Norbert Witte fait parler de lui dès ses 26 ans. En 1971, alors qu’il dirige la plus grande fête foraine de Hambourg, une grue de 15 m de haut supportant l'un des manèges s'écrase au sol, tuant sept visiteurs. Son histoire d'amour avec la justice commence. Mais cette fois, ce ne sera que du sursis. On retrouve la trace de Witte vingt ans plus tard, au moment où la région de Berlin souhaite relancer le Kulturpark, ancien Disneyland communiste hérité de la RDA, à l’abandon depuis la chute du Mur. Malgré son casier, il en obtient l’exploitation et le rebaptise Spreepark. Les affaires reprennent, et plutôt bien. Les visiteurs se déplacent en nombre et y reviennent, sans se lasser. Au milieu du village western, du drakkar viking et des répliques de dinosaures, Witte a enfin la vie dont il avait rêvé. Et son nom s'affiche désormais en grand dans les journaux.

Très vite, le Spreepark est victime de son succès. Pour satisfaire les visiteurs, de nouvelles attractions sont inaugurées chaque année, sans que les précédentes ne soient rentabilisées. Pour accueillir tout ce monde, Witte veut déboiser la forêt et créer un immense parking. Le Land de Berlin répond « nein » et classe le site en « zone protégée », avant de lui imposer la suppression de quelque 3000 stationnements déjà existants. Conséquences immédiates : les visiteurs se garent comme ils peuvent dans les bois, écopent d'amendes, et ne reviennent plus. Selon Witte, il y aurait eu à ce moment là « plus d'agents prêts à verbaliser à l'extérieur du parc que d'employés à l'intérieur ». À l'automne 2001, c'est la faillite. Montant de l’ardoise : 15 millions d'euros. Cent soixante créanciers restent sur le carreau.

                               Norbert Witte lors de festivités éphémères au Spreepark en juillet 2011

160 kilos de coke

Mais Norbert Witte rebondit très vite. En 2002, accompagné de sa famille, il embarque en douce ses manèges en direction du Pérou, espérant y monter un parc d’attraction. En débarquant à Lima, des pièces ont été volées, d'autres confisquées par la douane. À force d'entêtement et de bakchich, Witte réussit quand même à monter son parc... qui ne vivra que quelques mois. Fauché comme les blés, le forain doit alors se résoudre à vendre des manèges pour nourrir sa famille. C’est alors que Richard, un « ami » péruvien sorti d’on ne sait où, lui propose un deal pour se renflouer. Il est question de transporter une cargaison d'or brut dans le bateau qui ramènera le forain et ses attractions en Allemagne. Richard lui avance même 15 000 $. Le forain accepte. Sans révéler toute la vérité, il convainc sa femme et quatre de ses gosses de rentrer avant lui au pays. Seul l'un de ses fils, Marcel, reste avec le père au Pérou pour s'assurer que tout se passera bien.

Du jour au lendemain, il n'est plus question d'or, mais de cocaïne. Et son ami Richard se révèle être un baron de la mafia locale. L'acompte est déjà versé à Witte, impossible pour lui de faire machine arrière. Le départ approche. Si le plan se déroule sans encombres, il devrait empocher 700 000 $. La marchandise est, elle, estimée à 15 M$. Mais elle n'arrivera jamais à destination. Le 5 novembre 2003, les autorités anti-drogue péruviennes arrêtent cinq hommes à proximité du port de Lima, dont Marcel Witte, le fiston. Un complice du deal était un agent infiltré de la DEA. À l'intérieur du bateau prêt à appareiller, la police met la main sur plus de 160 kg de cocaïne planqués dans une cavité du poteau de l'attraction appelée… « le tapis volant ».

Six crises cardiaques

Au moment des faits, Norbert Witte est à Berlin, en train de se faire soigner des suites d'un grave arrêt cardiaque. Il est arrêté le lendemain et condamné sept ans de placard. Le cas de son fils est autrement plus tragique. Marcel n'a que 23 ans lorsqu'il est arrêté à Lima, et son paternel ne l’avait pas vraiment mis dans la confidence au sujet de la came. Le comble est que Richard, le narco, n'a pas été embarqué alors qu'il se trouvait dans le même bar que Marcel lors de son arrestation. Marcel en prendra pour 20 ans. Il purge actuellement sa peine dans l'une des prisons les plus dures du Pérou où il a déjà été victime d'empoisonnement, entre autres joyeusetés.

Quant au Spreepark, de nombreux candidat se sont manifestés depuis 2001 pour le relancer – dont Norbert Witte ! – sans succès. Aujourd'hui libre, celui-ci ne regrette rien. Malgré six crises cardiaques, l'homme reste obsédé par les manèges : « J'ai repéré un terrain pas trop loin de Berlin. Là-bas, étrangement, les autorités publiques accueillent positivement ma démarche. » Et en évoquant son vague projet de fête foraine, les néons des manèges se rallument dans ses yeux.


Camille Larbey et Gabriel Siméon

Article paru dans le Technikart de février 2012
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

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Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

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