Collectif de journalistes et photographes
Rechercher :
Accueil / Articles / Société

Les Grandes Ecoles : fin d'une exception française ?

Publié le 19 juin 2011 par Gabriel Siméon | Société  
[vu d'Allemagne] Ce début d’année aura été marquée en France par d’intenses débats autour du thème de l’éducation, et en particulier sur les grandes écoles. Mais que sont au juste les grandes écoles ? Comment fonctionnent-elles et comment sont-elles perçues par l’opinion public ? L’occasion pour nous de revenir sur une particularité française dont trop peu de gens connaissent les rouages.
Imaginez un instant qu’il soit possible de faire un parallèle entre une école et un domaine viticole. Les grandes écoles seraient alors ces célèbres appellations qui ne sélectionnent que les meilleurs raisins, faisant mûrir le vin quelques années en cave avant de livrer leurs prestigieuses bouteilles sur le marché. La réputation est excellente, le succès déjà assuré. L’image est un peu simpliste, mais elle permet de se faire une première idée de ce que sont les grandes écoles en France. Il n’est en effet pas évident de poser une définition claire sur ces deux mots tant la frontière entre le mythe et la réalité se franchit aisément. L’adjectif „grande“ renvoie aux notions de supériorité et de prestige, et l’on pourrait justement commencer par évoquer cette fascination partagée par toute la société, ce respect qu’elles inspirent, cette envie qu’elles procurent.

Mais commençons par poser les bases. En France, les „grandes écoles“ sont des écoles spécialisées de haut niveau destinées à former les futurs cadres supérieurs du public et du privé en les recrutant par un concours national. Précisons aussi qu’elles délivrent toutes un diplôme sanctionnant un minimum de cinq années d’études après le bac et que la sélection à l’entrée y est très rude. Néanmoins, pas de liste ou de définition officielle autre qu’un arrêté de 1992 relatif à la terminologie de l’éducation somme toute assez vague. Comme si on cultivait volontairement le mystère...

Le système de l’enseignement supérieur français est marqué par une forte dualité entre les formations ouvertes d’un côté et les formations sélectives de l’autre. Tout le monde peut s’inscrire à l’université, mais tout le monde ne peut pas rentrer dans une école supérieure. Dans la galaxie des formations sélectives, on différencie ensuite les formations de techniciens (BTS, DUT) en 2 ans, et les écoles supérieures. Ces dernières, qui délivrent des formations dans des domaines très variés, recouvrent un univers fort divers, car à côté des plus prestigieuses gravitent une multitude d’écoles plus ou moins réputées, et dont le diplôme peut être reconnu par l’État mais n’avoir aucune valeur aux yeux de la profession. Plusieurs news-magazines français en profitent pour publier leurs propres classements de ces écoles par spécialité, classements qui finissent de plus en plus souvent par servir de référence aux écoles elles-mêmes pour promouvoir leurs (coûteuses) formations. Pour l’étudiant-client, pour lequel les écoles supérieures sont parfois un passage obligé pour pouvoir exercer un métier, comme celui d’ingénieur par exemple, la vigilance est de mise lorsqu’il s’agit de choisir une formation. La qualité n’est pas toujours au rendez-vous.

Malgré la concurrence accrue sur le marché de l’enseignement, elles sont quelques-unes à avoir depuis longtemps acquises leur place au soleil. Il s’agit des grandes écoles, la crème de la crème, celles dont la réputation seule est synonyme de formations d’excellences. HEC, ENS, X, ces sigles ne vous diront sûrement rien, mais de l’autre côté du Rhin ils servent à définir le concept même de „grandes écoles“. Il s’agit des abréviations des plus célèbres d’entre elles : X pour l’École Polytechnique, ENS pour l’École Normale Supérieure et HEC pour l’école des Hautes Études Commerciales. À cela viennent s’ajouter les 9 Instituts d’Études Politiques (IEP ou Sciences Po), l’École Nationale d’Administration (ENA) ou encore l’école militaire de Saint-Cyr pour ne citer qu’eux. Chaque domaine, des sciences aux lettres, du droit à l’économie, a ses grandes écoles. Pour les quelques „chanceux“ qui arrivent à les intégrer, c’est l’assurance d’un diplôme reconnu et d’un emploi à la sortie.



Dans l’imaginaire collectif, aucune formation n’est au dessus de celles dispensées par les grandes écoles. Elles sont perçues comme les établissements suprêmes auxquels seule une poignée d’élèves, l’élite, aura accès. Du côté des grandes écoles, cet élitisme est pleinement assumé. L’ENS n’hésite ainsi pas à vanter sur son site Internet „l’excellence et l’originalité intellectuelle des étudiants formés“, pendant qu’HEC exhibe fièrement le classement du Financial Time qui en fait la première business school en Europe depuis 4 ans. L’ambition est désormais de se tailler une réputation de niveau mondial en figurant à la meilleure place possible des classements internationaux.

Leur réputation n’est en effet plus à faire dans l’hexagone. La tradition selon laquelle les meilleurs cerveaux finissent par faire une grande école est depuis longtemps ancrée dans les mœurs. À l’époque de la création des plus anciennes d’entre elles, au lendemain de la révolution de 1789, elles avaient pour but de fournir le personnel technique et de commandement de haut niveau dont l’État avait besoin. Vauban, l’ingénieur-architecte à qui l’on doit de nombreuses citadelles partout en France, déclarait déjà un siècle plus tôt que personne ne devait „être reçu dans les fortifications par faveur ou par recommandation. Il faut que le mérite seul et la capacité des gens leur attirent des emplois“. Au fil des années, le mérite est devenu l’un des piliers de la république française et les grandes écoles l’étape ultime d’un immense tri. Les élèves les plus méritants sont ainsi dirigés après le baccalauréat vers les classes préparatoires, des formations en deux ans qui préparent aux concours des grandes écoles. Les prépas, comme on les appellent, sont très intensives, et les étudiants passés par là n’hésitent pas à parler d’années „sacrifiées au travail“, d’autant plus que la réussite aux concours des écoles les plus prestigieuses n’est pas assurée : pour 4500 candidats inscrits au concours d’entrée à Polytechnique en 2009, seuls 400 ont passé le cap de la sélection. Les prépas restent cependant la voie royale menant au rêve des grandes écoles, qui ne cherchent même plus à recruter ailleurs : sur 400 places disponibles en 2010 dans cette même école, 383 sont réservées aux élèves issus d’une prépa, contre 10 pour l’université seulement. On le voit, ces écoles se sont quelque peu éloignées de leur idée de départ, à savoir un concours national ouvert à tous.

Mais le concours n’est pas le seul obstacle. Les droits d’inscription – à l’exception de quelques établissements comme l’ENA, l’ENS ou Polytechnique où les élèves, considérés comme des fonctionnaires, reçoivent un salaire en échange de l’obligation de travailler 10 ans dans un service public – atteignent parfois des sommets selon les écoles, pénalisant les étudiants les moins favorisés avant même l’inscription au concours. Un élève en première année à HEC devra ainsi débourser 8 700€ la première année et 12 900€ pour les deux suivantes. Des écoles qui ne sont donc pas forcément à la portée des plus méritants.



Une fois reçus dans l’une des grandes écoles, les élèves de la nouvelle promo s’entendent souvent dire qu’ils sont l’élite de la nation. Ce sentiment est renforcé par l’évocation de la liste des anciens élèves à la carrière prestigieuse. Cette impression d’être à part vient s’ajouter aux multiples traditions de l’école visant à consolider l’esprit de groupe de la nouvelle promotion. Défilés, uniformes, chants, difficile pour un étranger de comprendre pourquoi certaines grandes écoles d’ingénieur tiennent tant à leur esprit de corps. Un exemple frappant est celui de l’École des Mines qui a refusé de fusionner avec l’École des Ponts, pour la simple raison qu’on ne mélange pas le corps des Mines et celui des Ponts. Vues de l’intérieur, ces traditions qui peuvent parfois paraître totalement folkloriques développent la solidarité entre les élèves de l’école. C’est comme cela que chacun va se former un réseau qui va ensuite pouvoir s’étendre aux anciens élèves. Car s’il est important d’atteindre une bonne place sur la liste des diplômés lors de l’examen final, c’est la force du réseau de l’école qui va être déterminante au moment de démarrer sa carrière professionnelle. Dans la majorité des écoles, chaque nouveau diplômé est autorisé à entrer directement en contact avec un ancien élève de la même école. Inutile de préciser qu’entre deux candidatures identiques, un employeur n’hésitera pas à engager le candidat diplômé de la même école que lui.

C’est ainsi que dans la seconde moitié du XXe siècle, des diplômés d’une même grande école ont pu contrôler des pans entiers de l’industrie française, et que des générations successives d’une même famille ont pu se glisser dans le corps de l’Inspection des finances qui recrute seulement quatre personnes par an. Des purs produits de grandes écoles qui bien souvent finissent par être en rupture avec la société. C’est ce qui est arrivé à Valérie Pécresse récemment, la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, ancienne élève d’HEC et de l’ENA qui, n’ayant jamais fréquenté les bancs de l’université, a imposé une réforme plus que contestée du système universitaire. On a beau s’entourer d’experts, difficile de réformer quelque chose qu’on ne connaît pas. Souvent critiqués par l’opinion public, les grands patrons ne dérogent pas à la règle : si l’on prend les PDG des dix entreprises les plus performantes du Cac 40 en 2009, on se rend compte qu’un seul d’entre eux n’est pas diplômé d’une grande école (voir encadré en bas de page), et que la moitié sortent du même moule, HEC. Comme l’affirme Pierre Veltz, enseignant à l’École des Ponts et à Sciences Po, „les écoles sont d’abord, à leur corps défendant, d’efficaces cabinets de recrutement pour les grandes firmes et les administrations“.



Deux mondes cohabitent donc en France : l’élite issu des grandes écoles, et les autres. Deux mondes qui n’ont aucune chance de se comprendre. D’après le sociologue Pierre Bourdieu, qui s’est longuement penché sur ce thème à la fin des années 1980, le concours d’entrée à ces grandes écoles est une épreuve profondément inégalitaire, qui valorise des savoirs qui sont prioritairement ceux des membres de la „classe supérieure“. Cela se vérifie dans les faits puisqu’un jeune issu d’un milieu supérieur a aujourd’hui 20 fois plus de chances d’entrer dans une grande école qu’un jeune issu d’un milieu populaire. C’est d’ailleurs la critique la plus fréquente faite à cette exception française, celle d’être un outil de reproduction sociale qui produit des élites très homogènes.

Avec l’explosion du chômage des diplômés universitaires et la colère contre les élites, les grandes écoles sont plus que jamais montrées du doigt. On comprend de moins en moins pourquoi leurs diplômés auraient une place garantie à vie dans les castes dirigeantes. „Avec des écoles comme l’ENA, il y avait l’idée de recruter une élite qui allait se mettre au service du pays, explique Vincent Peillon, député européen (PS), mais il y a eu trahison, (...) après quelques années passées dans des cabinets ministériels, beaucoup sont allés faire des fortunes rapides dans le privé“.

Dernière polémique en date, celle déclenchée par la position de la Conférence des grandes écoles (une association qui les représente), qui s’était dite hostile à une politique de quotas de boursiers qui risquait de faire baisser le niveau des élèves. Après quelques semaines de débats passionnés, le gouvernement a finalement décidé d’imposer un quota de 30% d’élèves boursiers dans ces écoles. Des boursiers qui restent des exceptions dans ces établissements, représentés à hauteur de 15% dans les plus prestigieuses. Sur ce thème, une seule grande école a fait des efforts pour augmenter sa „biodiversité“ : Sciences Po. L’institut d’études politiques parisien a pris une longueur d’avance en mettant en place en 2001 un système facilitant son accès à des lycéens de ZEP. De la discrimination positive selon les farouches défenseurs du traditionnel concours d’entrée, qui voient d’un mauvais oeil l’initiative de Sciences Po et redoutent une baisse du prestige des grandes écoles en général.

Faut-il supprimer les grandes écoles ? C’est la question que se posait le quotidien de gauche Libération sur sa une du 3 février dernier, relayant l’accusation fréquemment faite à ces filières d’excellence de ne plus assurer la promotion sociale. Pourtant, le gouvernement ne semble pas vouloir en finir avec ces formations élitistes. Malgré ses défauts, le système paraît fonctionner et, à l’étranger, les grandes écoles sont encore présentées comme un exemple de réussite d’un système élitiste. Plus plausible paraît l’idée d’un renforcement de l’université, comme le suggère Pierre Veltz : „Cessons enfin de faire comme si la démocratisation de l’accès aux grandes écoles de premier rang était l’alpha et l’oméga du renouvellement des élites. Car raisonner ainsi est encore rester prisonniers de l’ultra-élitisme à la francaise. L’enjeu majeur est que l’université permette enfin l’accès aux postes stratégiques de la nation“. Une université jusque là bien dépourvue face à l’hégémonie des grandes écoles.


Gabriel Siméon
Photos : © Collections Ecole polytechnique, J Barande


____________________________________________________________________
Les diplômes des PDG des dix entreprises les plus performantes du Cac 40
Christophe de Margerie (Total) : École supérieur de commerce de Paris
Baudouin Prot (BNP Paribas) : HEC + ENA
Chris Viehbacher (Sanofi Aventis) : Queens University – Canada
Gérard Mestrallet ( GDF Suez) : X + ENA
Henri Proglio (EDF) : HEC
Henri de Castries (Axa) : HEC + ENA
Stéphane Richard (France Télécom) : HEC + ENA
Jean-Paul Agon (L’Oréal) : HEC
Bernard Arnault (LVMH) : X
Xavier Huillard (Vinci) : X + École des Ponts
_____________________________________________________________________
Olivier, étudiant à l’École des Arts et Métiers ParisTech
„Les Arts et Métiers, c’est une grande école d’ingénieur répartie sur plusieurs centres en France d’environ 140 élèves chacun. Dans une moindre mesure, on a l’impression d’appartenir à une élite, au sens où l’on connaît la valeur de notre école et que l’on sait qu’elles sont nombreuses à être moins bonnes. Mes débuts dans l’établissement étaient assez particuliers. Durant trois mois, nous étions en „usinage“, une sorte de bizutage censé forger un esprit de promo. L’ambiance était assez particulière, mêlant chants traditionnels, cérémonies et farandoles, des traditions qui remontent au temps où l’école avait encore un statut militaire. À la fin de cette période, on devient des Gadzarts (dérivé de „gars des Arts“, ndlr) et on recoit un annuaire qui nous permet de contacter directement plus de 35 000 anciens élèves de l’école.“


Article publié en septemble 2010 dans Frankreich erleben n°29
comments powered by Disqus

L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

Participation à : Libération, Science & Vie, 01net (mag), Metronews, Les Inrockuptibles, L'Express, L'Expansion, L'Humanité-Dimanche, La Gazette des communes, Neon, Grazia, Atlantico, L'Usine nouvelle, La Provence, Le Dauphiné libéré, L'Eco, Technikart, Vice, Gonzaï, The Ground, La Gazette Drouot, Industrie & technologies, Maxisciences, Frankreich erleben, TV7 Provence, France Bleu Vaucluse

Médias : Presse écrite & web

Bio : Environnement, sciences, numérique, nouvelles technologies