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Gueules de nuit

Publié le 03 février 2015 par Anaïs Condomines | Société  
Vous passez devant eux avec un peu d’appréhension mais sans vraiment les voir. C’est qu’ils ont le pouvoir de vous refuser l’accès aux soirées branchées de la capitale. Mais qui sont vraiment ces videurs, qu’on appelle aussi portiers ou encore hôtes d’accueil ? Que se cache-t-il derrière l’épais blouson noir et l’oreillette ? Reportage dans le 13eme arrondissement, du côté des bars de la Butte aux Cailles et des clubs en bord de Seine.
Quai de la gare, un vendredi soir. Les fêtards du 13e sont de sortie sur les bords de Seine, où les péniches transformées en boîtes de nuit ou en salles de concerts attirent leur flot de parisiens et parisiennes en quête d’évasion. Sur le pont d’embarquement d’un de ces bars flottants, Malick* le portier est le vrai capitaine du navire. A 41 ans, blouson noir et stature de malabar, c’est lui qui décide qui pourra accéder – ou non – à la soirée. "Je ne suis pas un physionomiste sur les Champs-Elysées, précise Malick. Ici, je juge moins le style vestimentaire que l’état de la personne. On ne veut pas d’embrouilles à l’intérieur, alors je m’assure que le mec trop saoul ou drogué ne puisse pas entrer." 

Le sport comme religion

Et pour ça, il faut en imposer, montrer ses muscles l’air de rien. Une apparence de géant qu’il cultive soigneusement, car pour lui comme pour ses collègues gardiens des temples de la nuit, le sport est la première des religions. Des terrains de jeux de Côte d’Ivoire où Malick a passé son enfance aux salles de sport de Villejuif où il vit à présent, il a toujours pratiqué le basket et le taekwondo à haut niveau. Lorsque, colosse aux pieds d’argile, il est forcé d’abandonner son premier métier de charcutier à cause d’une blessure aux ligaments – il trébuche en portant un quartier de bœuf – c’est le sport qui le sauve. Remarqué pour sa carrure, on lui propose d’intégrer une boite de sécurité et de devenir videur. "Après deux ans de rééducation, je m’ennuyais à mourir chez moi, confie-t-il. J’ai pris un rythme de vie taciturne, alors travailler comme agent de sécurité la nuit a été le bon plan. Et puis, ça me permet de m’occuper de ma fille de neuf mois pendant la journée." Portier dans un bar populaire de la Butte aux Cailles, Patrick, 52 ans, est lui aussi un grand sportif. Visage anguleux, une cicatrice sur le côté du crâne et une imposante montre en or autour du poignet, Patrick a près de quarante années de sport de combat derrière lui. A l’âge de trente-huit ans, il arrête la compétition et cherche à se recycler. Du haut de son mètre 78 et de ses 80 kilos, c’est un poids-plume dans la profession, mais il sait qu’il ne se trompe pas de voie. : "Ma vie, c’est le travail et le sport" résume-t-il. 

Sang froid obligatoire

Les clubs ont besoin de gros bras pour dissuader les fêtards les plus téméraires et pour, s’il le faut, bloquer la porte. Mais ces portiers font-ils vraiment usage de la force ? En théorie, leur champ d’action se limite à regarder dans les sacs, pour trouver des armes ou, le plus souvent, des bouteilles d’alcool. "La palpation est interdite, précise Malick. C’est pour ça que les ‘flash’ de vodka, ces flacons cachés au fond des poches, se retrouvent souvent à l’intérieur." En pratique, il arrive aux videurs de perdre leur sang-froid. "On est censés ne pas nous énerver, ne pas cogner, poursuit-il. Mais parfois, c’est difficile, surtout quand le ton monte et qu’on se fait insulter de tous les noms. Je m’en sors avec des balayages, mais je ne vais pas plus loin. Par moments je fronce les sourcils, je hausse la voix. Et généralement ça suffit. De toute façon, ils ont peur de moi. Les gamins de 18 ans qui viennent ici, je sors, j’en mange trois!" C’est qu’en cas de bagarre, ils risquent gros. Un client qui porte plainte, et c’est le retrait systématique et définitif de la carte professionnelle, acquise au terme d’une formation d’un mois. Elle seule permet d’exercer le métier de portier en étant déclaré. Mais le 13e arrondissement, de l’avis de Patrick, n’est pas l’endroit le plus chaud. Sans avoir à les utiliser désormais, il garde toujours sur lui, de l’époque où il travaillait à Châtelet, ses gants de policier doublés de kevlar pour attraper des lames de couteau à pleine main. Le videur se souvient : "Dans ces bars-là , je pouvais me battre six, sept fois par nuit. La Butte aux Cailles, ce n’est pas Paris. Ici, on a des habitués et des gens plutôt calmes." Le plus délicat dans le quartier semble encore être la relation avec le voisinage. A l’angle de la rue des Cinq Diamants ce vendredi vers 21 heures, un riverain mécontent balance depuis sa fenêtre un seau d’eau sur les clients de la terrasse située en dessous. Une scène surréaliste, qui n’étonne plus tant que ça ceux qui travaillent dans le coin. "Paris la nuit, ce n’est plus ce que c’était, se désole Patrick. C’est une rue avec des bars, forcément les gens parlent et rient entre eux. On ne peut pas interdire la vie." 

Pascal le grand frère

Malick, depuis sa péniche, a quant à lui fort à faire avec dealers et pickpockets qui se donnent rendez-vous dans ces lieux festifs. "Depuis le temps, je les connais. Ils ne mettent plus les pieds dans le club. En revanche, quand je fais un tour à l’intérieur, je remarque tout de suite les voleurs. Ils se collent au bar pour apercevoir le code et ensuite dérober la carte bleue. Mais disons que c’est généralement tranquille. Même pendant les concerts de rap, ça reste un public de rappeurs des beaux quartiers. Et je sais de quoi je parle, j’ai vécu sept ans dans le 9-3 !". Un sourire un peu coupable sur les lèvres, Malick avoue avoir déjà trempé dans les trafics, dans sa vingtaine, lorsqu’il habitait Aubervilliers. Lui qui ne s’est jamais fait attraper par la police, il a vu ses copains tomber un par un. Depuis, il a tout arrêté. Ironie du sort, il fait aujourd’hui la morale aux jeunes qui se défoncent avant de se présenter à sa porte. "C’est sûrement plus intelligent de jouer les grands frères plutôt que les méchants", conclue-t-il. Et ce n’est pas Lyes qui va le contredire. "Pascal le grand frère, de la télé, c’est moi" plaisante-t-il. La trentaine, vêtu ce jour là d’un tee-shirt à l’effigie d’un Monsieur Propre tout en muscles, Lyes travaille depuis quatre ans dans un petit pub de la Butte aux Cailles. Comme il n’a pas sa carte professionnelle et qu’il a été embauché par le patron qui est aussi un ami, il se présente davantage comme "un hôte d’accueil". "Moi, je ne suis pas juste le mec devant la porte. Je fais du social. Les clients sont des habitués, ils me racontent leur vie." Dans le bar d’à côté, Patrick aussi connaît tous les déboires des clients réguliers. Pour autant, il dit maintenir une certaine distance. "Je suis un mec sympa, je pense, alors les gens me parlent. Ils rentrent dans le bar et ils se disent "c’est bon, on a le videur dans la poche’. Mais moi, je sais bien qu’il y a une barrière. Le principal, c’est que la soirée se passe sans débordement, ça reste mon boulot."  

Arrondir ses fins de mois

Un boulot qui pourrait être mieux payé, selon certains. Malick affirme gagner douze euros de l’heure pour des vacations qui s’étalent de 22 heures à 6 heures du matin. "Pas terrible" selon Patrick et Lyes qui refusent de dévoiler leur propre salaire mais répètent qu’il s’agit "d’un métier à risques". "Une fois, au Corcoran’s, on m’a proposé de gagner cinquante euros pour travailler toute une nuit. J’ai refusé net", se souvient Patrick. Lyes, lui, est également coach sportif pour arrondir les fins de mois. Il entraîne des pompiers, des policiers, mais aussi des jeunes athlètes. "Quand une gamine gagne une compétition, c’est ça ma vraie fierté", avoue-t-il. "Ici, je dis aux gens de faire moins de bruit, je n’ai rien apprendre aux autres." Quant à Malick, il rêve déjà d’autre chose. S’il sait qu’il ne pourra plus jamais être charcutier, "son métier de base", il vient de suivre une formation de sécurité incendie. "J’aimerais devenir formateur à mon tour ou bien superviser la sécurité des défilés du 14 juillet." Le videur prévoit également de passer son permis bateau pour achever sa carrière en transportant des marchandises le long de la Seine. La péniche-bar sur laquelle il travaille reste, pour le moment, bien attachée au quai. 

* Les prénoms ont été modifiés
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L'auteur : Anaïs Condomines


Anaïs Condomines Mes articles

Formation : Master journalisme IEP Rennes

Participation à : Rue89, Metronews, LePoint.fr, France Amérique, Le13 du Mois, We Demain, Alternatives Economiques, Homemade Productions


Médias : Presse écrite, web.
Enquêtrice pour documentaires télé.
Bio :

Branchée sujets gais: prison, justice et exclusions sociales

Au tribunal pour la23emechambre.wordpress.com