Collectif de journalistes et photographes
Rechercher :
Accueil / Articles / Société

Mariages blancs pour Carte Verte

Publié le 18 février 2014 par Anaïs Condomines | Société  
Malgré les risques, une recette qui fonctionne
 


Vous en connaissez sûrement : ce sont de jeunes français ambitieux, pas encore vraiment chez eux aux Etats-Unis, plus tellement à leur place en France. Ces expatriés veulent se donner les moyens d’accéder au rêve américain. Leur sésame : la Green Card, qui leur permettrait de travailler et de vivre légalement aux Etats-Unis sans limite de temps. Pour l’obtenir, le mariage blanc (ou « sham marriage) est une étape que beaucoup sont prêts à franchir, souvent à l’aide d’un avocat. Face à la réalité de ces unions illégales, la position du magistrat est des plus délicate. Analyse d’une pratique répandue, où chacun risque très gros. 

Julien, dont nous avons modifié le prénom, est arrivé à New York en 2006 avec un ami et un sac à dos. Un business, un mariage blanc et sept années plus tard, le jeune homme est l’heureux détenteur de la Green Card et ne compte pas quitter les Etats-Unis de sitôt.  

« J’ai demandé à ma femme de m’épouser avant même de connaître son prénom »  

« Lorsque mon visa étudiant a expiré, nous explique-t-il, je suis resté à New York pendant deux ans, dans la plus parfaite illégalité. Et puis autour de moi, des amis ont commencé à se marier pour avoir la carte verte. Ça m’a donné le courage de sauter le pas. Ce n’est pas facile de dénicher la bonne personne, il faut qu’elle soit assez folle pour accepter, mais pas trop, pour ne pas tout gâcher. Quand je l’ai trouvée, j’ai demandé à ma femme de m’épouser avant même de connaître son prénom. »  

Pour les vrais couples comme pour les mariages blancs, la procédure d’officialisation de l’union auprès des services américains d’immigration (USCIS) est longue et laborieuse. Il faut commencer par constituer un dossier solide regroupant les documents relatifs au mariage en question et aux éventuels divorces précédents. L’époux ou l’épouse américain(e) doit également prouver qu’il est bien en mesure de supporter financièrement son compagnon étranger. Les critères : avoir payé ses taxes durant les trois dernières années et posséder un logement à son nom. C’est à ce moment que le couple peut demander le précieux ajustement de statut, qui permettra au concubin de vivre légalement sur le territoire américain. Mais déjà, les délais s’allongent et deviennent difficiles à gérer : ce document est délivré environ quatre-vingt jours après l’enregistrement de la demande.  

Un « background check » très poussé  

La récupération des empreintes digitales du conjoint est un passage obligé. Elles sont soumises à un « background check » très poussé de la part de l’UCSIS. Avant que Barack Obama n’interdise ce dispositif en 2009, le candidat devait également subir une batterie de tests médicaux et prouver qu’il n’était pas atteint du VIH, entre autres. Enfin, six à douze mois après l’envoi de la demande, le couple est convoqué par le bureau local des services d’immigration, pour la fameuse et très redoutée étape de l’interview. Les nouveaux époux doivent alors répondre à une série de questions relevant de leur intimité (de quel côté du lit dormez-vous ? Quelle est la couleur des rideaux de la chambre ?...) et adopter un comportement qui ne laisse aucun doute sur la crédibilité de leur couple : c’est le « body language », l’interaction du couple qui est ici observée. 

Green Card par courrier  

Après cet entretien, si le dossier est validé, la Green Card est envoyée dans les deux-trois semaines par courrier. Vous pensez que c’est fini ? Loin de là ! Si le mariage date de moins de deux ans, la carte ainsi délivrée n’est pas considérée comme permanente. Il faut alors faire une nouvelle demande pour convertir cette carte en une carte de dix ans, et prouver, là encore, la légitimité du mariage. La procédure se complique davantage si le couple a divorcé durant ces deux premières années. 

Dans la jungle de ces démarches administratives, comme la plupart des étrangers qui se lancent dans la procédure d’un faux mariage, notre jeune entrepreneur français a choisi de recourir aux services d’un avocat spécialisé dans l’immigration. 

30% des cas sont des mariages franco-américains  

Ophélie Jaschke est avocate au barreau de New-York depuis 2008, après un passage en Floride et en Europe. Elle pratique le droit de l’immigration et reconnaît qu’elle traite un solide quota de mariages franco-américains dans l’année : ils représentent environ 30% de sa clientèle.  

« Le type de client est assez récurrent, confirme-t-elle, il s’agit de jeunes Français vivant aux Etats-Unis depuis un certain moment, ayant rencontré leur petit(e) ami(e) sur place ou souvent sur match.com, et souhaitant se marier. » Son rôle est de s’assurer que les couples arrivent avec un dossier complet devant les agents de l’USCIS et surtout qu’ils soient bien préparés pour l’épreuve cruciale de l’interview. Elle ajoute : « Suivant les cas, mes clients me demandent de les accompagner. J’ai un certain nombre de clients nerveux par nature et il est en effet mieux que je vienne car les officiers de l’USCIS utilisent toujours des tactiques d’intimidation. Par exemple, ils commencent par être très désagréables, puis quand ils voient que le dossier est bon, ils sympathisent avec vous. » 

« Pour ce type de dossiers, je suis très vigilante »  

Concernant les mariages blancs, Ophélie Jaschke assure n’en compter aucun parmi ses clients : « Pour ce type de dossiers, je suis très vigilante. En effet, ma réputation ne me permet pas de représenter des mariages frauduleux. Pour les couples qui me sont référés par d’autres clients, je n’ai pas de problèmes. Pour ceux qui me contactent par Internet, je leur fais passer un entretien téléphonique où ils doivent me raconter, entre autres, les circonstances de leur rencontre. » Suite à cet entretien, l’avocate étudie attentivement les documents requis pour prouver la légitimité du mariage, comme les photos du mariage et de scènes de la vie privée, les preuves de domicile commun et de ressources financières.  

Par ailleurs, elle dit utiliser les mêmes critères que les officiers de USCIS pour détecter les cas frauduleux. Elle s’attarde sur la différence d’âge entre les époux, le nombre de mariage et de divorce de chacun d’entre eux, et le nombre de demandes de cartes vertes présentées pour d’autres conjoints. La magistrate n’émet donc aucun doute quant à la bonne foi des mariages qu’elle présente aux inspecteurs de l’immigration. De son côté, Julien parle d’expérience lorsqu’il revendique qu’un faux mariage est très difficile à détecter. Sans jamais en toucher un mot à son avocat, il a d’ailleurs opté pour le même défenseur que ses amis, tous engagés dans un mariage blanc.  

« Dans la salle d’attente, on s’est chamaillés comme un vrai couple »  

« On peut reconnaître un faux mariage en cela qu’il est souvent bien mieux préparé qu’un vrai, souligne le jeune homme. En ce qui me concerne, mon dossier était complet dès la première visite chez l’avocat, car mes amis m’avaient bien briefé auparavant. » Si les avocats semblent redoubler d’attention quant à la bonne foi des unions qui leur sont présentées, les clients eux-mêmes paraissent devenir incollables sur leur propre vie de couple factice.

  Julien poursuit : « J’avais pensé à tout. Aux noms sur l’abonnement de téléphone et de Netflix, aux comptes partagés, aux cartes de crédit et aux assurances. C’est du boulot, il faut être rigoureux. Dans la salle d’attente des locaux de USCIS, on s’est chamaillés comme un vrai couple, l’illusion était parfaite, même pour l’avocat. »

Impossible de retourner en France 

Sophie, nous l’appellerons ainsi, vit à New York depuis bientôt quatre ans. Après de nombreux aller retours coûteux et compliqués entre la France et la côte Est des Etats-Unis, le renouvellement puis le prolongement de visas touristes (B2), elle a pris la décision de rester pour de bon et de s’installer dans sa « ville d’adoption ». Sa vie sociale, son petit chez elle, c’est à New York désormais qu’ils se trouvent. 

« Même si je voulais retourner en France aujourd’hui, précise la jeune femme, il me serait quasiment impossible de le faire. Je me suis habituée et formatée à une autre culture. Je ne conçois plus ma vie ailleurs qu’à New York. »  

La Green Card pour exercer son métier  

Seule ombre au tableau : Sophie n’exerce pas le métier qu’elle aime, et pour lequel elle a étudié en France. Au lieu de se mettre à son compte dans le paramédical, comme elle l’a toujours rêvé, elle enchaîne à New York petits boulots et jobs précaires. « L’impossibilité de faire mon métier sans Green Card est ce qui m’a réellement motivé à tenter un mariage blanc », confirme-t-elle. En l’espace de trois semaines, Sophie a pris sa décision et trouvé un faux mari. Le quatrième jeune homme américain à qui elle en touche un mot est le bon. Mais contrairement à Julien, elle souhaite se marier sans avocat. La raison : un budget trop serré pour y ajouter les honoraires. 

Cinq ans d’emprisonnement 

« Un mariage blanc coûte au bas mot 10 000 $, qui vont directement dans la poche du faux époux, rappelle la jeune femme. Les abonnements partagés, les sorties, le mariage et les photos alourdissent le budget. Je ne pouvais pas me permettre de débourser encore 2 000 $ d’honoraires. Entre un avocat et son client, c’est d’abord une relation d’argent. » Pour Sophie, la présence d’un avocat décrédibilise le mariage. Un vrai couple n’a pas besoin, selon elle, d’une protection juridique. Néanmoins, sans magistrat pour fixer les dates butoirs, la jeune française peine à motiver son faux mari. « Je lui donne l’argent en temps et en heure, mais il est assez lent côté paperasse, ça ralentit le processus », souffle-t-elle. 

Mais si le mariage, tout comme les airs de couples épanouis sur les photos sont faux, les risques eux, sont bien réels. Les deux époux encourent jusqu’à cinq ans d’emprisonnement et/ou une amende de 250 000 $. Le français perd alors tous les bénéfices de son immigration, il est déporté et interdit de séjour aux Etats-Unis à vie. En ce qui concerne l’avocat, il est au minimum radié du Barreau. Bureau de détection des fraudes Et les services de l’immigration, avertis de ces fraudes, s’équipent de plus en plus afin de les détecter. En 2004, le bureau de la FDNS (Fraud Detection and National Security) est créé au sein de l’USCIS dans ce but. Reste que pour l’année fiscale 2011, selon les données de l’USCIS, près de 70% des dossiers concernant les ajustements de statuts pour raisons familiales étaient acceptés par les services de l’immigration. 

Pour les européens en demande de papiers américains, comme pour les avocats spécialisés, le mariage blanc reste une recette qui fonctionne.
comments powered by Disqus

L'auteur : Anaïs Condomines


Anaïs Condomines Mes articles

Formation : Master journalisme IEP Rennes

Participation à : Rue89, Metronews, LePoint.fr, France Amérique, Le13 du Mois, We Demain, Alternatives Economiques, Homemade Productions


Médias : Presse écrite, web.
Enquêtrice pour documentaires télé.
Bio :

Branchée sujets gais: prison, justice et exclusions sociales

Au tribunal pour la23emechambre.wordpress.com