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Le jour où j'ai vieilli de 50 ans en dix minutes

Publié le 14 février 2014 par Gabriel Siméon | Société  
En enfilant un simulateur de vieillissement, j'ai tenté de ressentir les difficultés éprouvées au quotidien par les 5,62 millions de Français de plus de 75 ans.


Durant une heure, toute l’agilité à laquelle je pouvais prétendre du haut de mes 26 ans a tout simplement fichu le camp. Paré d’une combinaison supposée me plonger dans la peau d’une personne de 75 à 80 ans, j’ai ressenti les effets du vieillissement comme une sanction. Sauf que, contrairement aux 5,62 millions de Français de plus de 75 ans (en 2010, selon l’Insee), celle-ci n’était que temporaire.

Pourtant le seul fait de passer le «scaphandre» fut un vrai calvaire. Surtout au moment de défaire mes lacets pour enfiler une paire de chaussettes reproduisant à l’aide de microbilles les effets de l’arthrose, puis d'enfiler des chaussons tapissés d’une épaisse couche de mousse en guise de semelle afin de mettre mon équilibre à l’épreuve. Car j’étais déjà équipé de lunettes réduisant ma vision, d’un casque anti-bruit, de gants diminuant mon toucher, d’accessoires contrariant l’amplitude de mes mouvements et de poids aux poignets et aux chevilles.

Ce simulateur de vieillissement, je l'ai essayé à Neuilly-sur-Seine dans les locaux de Seniosphère, un cabinet de conseil spécialisé dans le troisième âge créé en 2006. «Il vient d’un laboratoire de recherche japonais sur le vieillissement et nous aide à sensibiliser nos clients sur les difficultés rencontrées par les personnes âgées, m’explique Cristelle Ghekiere, 64 ans, directrice générale de Seniosphère. Alors que le vieillissement de la population est une réalité, beaucoup d’entreprises oublient de prendre en compte ce facteur du fait d’équipes marketing plutôt jeunes. Que grand-mère fatigue rapidement en faisant ses courses au supermarché, qu’est ce que ça veut dire concrètement ? Notre mission est d’aider ces entreprises à créer des produits et des services adaptés».

Des innovations qui peuvent ensuite être adoptées par l’ensemble de la population. La télécommande de la télévision avait ainsi été conçue à l’origine pour répondre aux besoins des personnes handicapées… Seniosphère, qui propose aussi des formations aux aides-soignants, a déjà permis l’apparition de produits conçus pour les personnes âgées dans les supermarchés. Une marque connue d’eau minérale testerait en ce moment un nouveau packaging pour ses bouteilles et ses packs d’eau, adapté au troisième âge. «On a fait enfiler la combinaison aux équipes R&D et à la direction, et ils se sont rendus compte que les supermarchés sont une accumulation de difficultés», se souvient Cristelle Ghekiere.

Il n’y a pas qu’en grande surface que le vécu des personnes âgées est ignoré. «C’est criant au niveau de l’urbanisme. Leurs difficultés à se déplacer ne sont pas assez prises en compte, je pense par exemple aux feux de signalisation piétons…», souligne Joël Belmin, gériatre et responsable du master 2 «Expertise en gérontologie» à l’université parisienne Pierre et Marie Curie.

J’ai pu me rendre compte dans les rues de Neuilly que le simple fait de traverser un passage piéton relève de l’aventure : mes difficultés à me déplacer et à me concentrer m’auraient difficilement permises d’esquiver un camion ayant soudain décidé de nier mon existence. Malgré toute ma volonté, j’ai très vite dû me résigner à être incroyablement lent, à ne pas avoir de perception claire et globale de mon environnement et à devoir me tenir à la rambarde pour descendre les escaliers. Fatigue, lassitude et gêne ont fini par m’envahir. Pire : dans cette planque pour retraités aisés qu’est Neuilly, j’ai fini par redouter l’attitude des personnes autour de moi, comme si ma survie était entre leurs mains. Mais la plupart avaient choisi de m’ignorer, malgré mon costume d’extraterrestre…

Entrer dans une pharmacie vous fait réaliser à quel point certains endroits très fréquentés par les personnes âgées ne sont pas du tout adaptés à leurs complications. Certains produits pourtant majoritairement achetés par eux sont soit trop haut soit trop bas dans les rayons, sans parler des emballages illisibles. A la maison, des choses aussi simples que faire un café, se moucher, écrire ou feuilleter un catalogue deviennent de véritables défis. Lorsqu’une personne âgée se plaint de ne pas arriver à effectuer un geste en apparence simple, comme se coiffer, il y a de grandes chances que ce soit vrai ! Nous voilà tous prévenus. Le pire, pour moi, a été l’association du casque et des lunettes. Vous avez l’impression d’être dans une bulle, ce qui vous contraint à rester à maximum 30 cm de votre interlocuteur pour avoir une conversation digne de ce nom s’il ne fait pas d’efforts. La presbytie, la cataracte et la chute de l’audition ont de terribles effets sur le mental. Les couleurs et les bruits qui rendent la vie agréable, vous les percevez moins qu’avant.

A l’issu de l’expérience, le gériatre Joël Belmin me confirme que la combinaison est réaliste : «Le vieillissement est un processus qui transforme progressivement le corps humain et a des conséquences sur beaucoup d’organes. Les personnes très âgées, même en l’absence de maladie, se déplacent moins vite, ont une force musculaire réduite et une amplitude articulaire plus limitée. Sans parler des effets sur le système sensoriel : vision moins nette, audition plus faible, perte de sensations...».

Pour les principaux intéressés, le tableau n’est pourtant pas aussi noir. «Je le vis relativement bien. Je ne suis pas cloué chez moi à me dire sans cesse ‘je ne peux pas’ : me lamenter, ça ne m’intéresse pas», confie sans pudeur Henri, 81 ans, qui continue de bricoler dans sa maison de Vogüé (Ardèche). L’âge l’oblige à prendre une loupe pour lire les petits caractères et l’empêche de faire de longues promenades, mais il aurait quand même un petit avantage : «Quand ma femme me dit quelque chose qui ne me plaît pas, je peux faire comme si je ne l’avais pas entendue !»

Maria, 81 ans, habite seule dans une maison à la sortie de Beaumes-de-Venise (Vaucluse). Elle est moins optimiste : «Le vieillissement c’est moche. On est plus lent, on ne sait plus chanter, jardiner devient pénible… Si un truc explose à gauche je tourne la tête à droite car j’entends mieux de cette oreille. Mais je ne me plains pas, je pourrais aller plus mal». Le pire, pour elle, serait de devenir aveugle : «Mon but est de ne dépendre de personne. Tout sauf la maison de retraite !»

Avant de soumettre aux députés son projet de loi visant à améliorer la prise en charges des personnes âgées dépendantes, une réforme promise puis abandonnée par Nicolas Sarkozy, la ministre déléguée aux Personnes âgées Michèle Delaunay veut entendre les acteurs du secteur. Enfilera-t-elle à son tour la combinaison ?




Repères

1,6 million de Français ont plus de 85 ans aujourd’hui. Ils seront 4 millions d’ici à 2040.

1,2 million
de personnes âgées sont dépendantes aujourd’hui en France.

90%
des Français déclarent que l’adaptation du logement des personnes âgées est l’un des moyens de remédier aux problèmes de dépendance (Opinion Way 2012).

300 000
emplois pourraient être créés d’ici à 2020 grâce à la « Silver économie », à savoir l’adaptation des objets, du domicile et des quartiers au défi de la longévité, selon la ministre déléguée aux Personnes âgées, Michèle Delaunay.


A quel âge est-on vieux ?

Dernière période de la vie normale caractérisée par un ralentissement des fonctions, lit-on dans le Larousse, la vieillesse reste difficile à délimiter. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) place la barre à 60 ans et estime que les seniors devraient être 2 milliards dans le monde d’ici à 2050 (contre 900 millions aujourd’hui). Au cabinet de la ministre déléguée aux Personnes âgées, Michèle Delaunay, on fixe aussi la limite à 60 ans. «Pour les prestations sociales, c’est 60 ans ! », se contente de répondre Joël Belmin, gériatre et responsable du master 2 «Expertise en gérontologie» à l’université parisienne Pierre et Marie Curie. Du côté de Seniosphère en revanche, Cristelle Ghekiere estime que la vieillesse intervient beaucoup plus tôt avec l’apparition des premiers effets de la presbytie, «autour de 47 ans».


L’or gris, nouveau filon industriel ?


Opportunités, marché, levier de croissance… Ce sont les termes qui se cachent derrière l’expression «Silver economie», un mot générique très populaire au ministère du Redressement productif et qui englobe les «gérontechnologies», l’adaptation des objets, du domicile et des quartiers au défi de la longévité… L’idée : créer une filière industrielle spécialisée dans les biens et services aux personnes âgées. En France, les plus de 60 ans étaient 14,6 millions en 2010 selon l’Insee, avec une surreprésentation des femmes passé 80 ans. Le rapport remis mi-octobre à François Hollande par la commission Innovation 2030, présidée par Anne Lauvergeon (ex-patronne d’Areva), s’attend à ce qu’ils représentent 30 % de la population en 2030. Or, selon une étude du Credoc de mai 2010, les seniors sont une cible encore «délaissée». Et ce, alors que les plus de 60 ans disposent en moyenne de «revenus 30 % supérieurs à ceux du reste de la population» et qu’ils «détiennent en France 60 % du patrimoine des ménages et 75% du portefeuille boursier», note la commission Innovation 2030.

Un «or gris» devant lequel salive la commission : «Le marché de la silver économie pourrait augmenter de 0,81 point de PIB à horizon 2040 pour atteindre 2,4% du PIB». Ce secteur pourrait créer 300 000 emplois d’ici à 2020, selon la ministre déléguée aux Personnes âgées, Michèle Delaunay. Première mesure concrète : le lancement en juillet 2013 de la «Silver Valley», un pôle d’entreprises spécialisées dans l’économie du vieillissement basé à Ivry-sur-Seine (Val de Marne). Au menu : applications pour terminaux mobiles, téléassistance et domo-médecine. Reste à espérer que ces «gérontechnologies» trouveront preneurs : parmi celles qui existent déjà, note la commission Lauvergeon, plusieurs «peinent à atteindre leur potentiel en raison d’un rejet des utilisateurs. Ces derniers les vivent en effet comme une stigmatisation et refusent de les utiliser…»


Gabriel Siméon

Article publié le 23 janvier 2014 dans L'Humanité-Dimanche
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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

Participation à : Libération, Science & Vie, 01net (mag), Metronews, Les Inrockuptibles, L'Express, L'Expansion, L'Humanité-Dimanche, La Gazette des communes, Neon, Grazia, Atlantico, L'Usine nouvelle, La Provence, Le Dauphiné libéré, L'Eco, Technikart, Vice, Gonzaï, The Ground, La Gazette Drouot, Industrie & technologies, Maxisciences, Frankreich erleben, TV7 Provence, France Bleu Vaucluse

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