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La renaissance des Juifs de Chypre

Publié le 27 juillet 2013 par Lisa Serero | Société  
Chaque année, de plus en plus de retraités et d’hommes d’affaires venus de l’étranger viennent grossir les rangs de la communauté juive. Avec près de 400 familles habitant dans les quatre coins de l’île, un Habad (centre religieux) a ouvert ses portes il y a dix ans afin de les rapprocher et de raviver la flamme religieuse.
 
 
«Une nouvelle vie ». Voilà ce que sont venus chercher ces soixantenaires au teint hâlé et aux lunettes de soleil vissées sur la tête. Originaires d’Israël, de Grande-Bretagne ou de Russie, la majorité d’entre eux a choisi Chypre pour ses atouts climatiques mais aussi économiques. Immobilier, tourisme, bienêtre, import-export… Ou retraite au bord de la mer. Contrairement à la plupart des pays européens, la communauté juive de ce petit État s’agrandit doucement mais sûrement. Grâce à l’arrivée d’un rabbin et à l’ouverture du Habad il y a dix ans, la vie juive chypriote s’organise enfin. À Larnaca, non loin de l’aéroport et de la mer, ce lieu constitue chaque semaine le point de ralliement des familles. Synagogue (la seule de l’île), nourriture casher, jardin d’enfants, bain rituel… À l’accueil, deux standardistes parlent couramment l’hébreu et l’anglais. Dans la pièce principale, des longues tables indiquent que les convives viennent nombreux chaque Shabbat tandis que deux employées s’affairent dans la cuisine, opérationnelle du matin au soir. Les murs, eux, sont tapissés de tableaux du Rabbi et de peintures réalisées par certains fidèles. Malgré les années et la petite taille de la communauté, le centre paraît flambant neuf et organise beaucoup d’activités. Signe que ses membres se démènent pour dénicher des donateurs. « Au moindre souci, le rabbin est là pour nous aider. En retour, nous nous impliquons pour faire évoluer le Habad. À Chypre, on ne dit jamais non ! », explique Jack, 74 ans. Après avoir quitté Israël il y a 25 ans pour profiter d’une retraite paisible sur l’île, il est en fait devenu un véritable homme d’affaires et possède actuellement une douzaine d’entreprises. Chaque mois, il embarque pour 45 petites minutes d’avion : direction son pays d’origine où est restée sa famille. « En Israël, tout va trop vite. Ici, au moins, on prend le temps et c’est à côté ». Le centre, lui, ne désemplit jamais. Une « seconde famille » s’est constituée autour de cette diaspora. « En Angleterre, il y a une synagogue pour les juifs réformés, une autre pour les juifs orthodoxes. Ici, au moins, nous sommes tous ensemble. Et personne n’est jugé sur son niveau de pratique », observe Fiona. Cette anglaise de 55 ans a choisi de s’établir à Chypre avec son mari et son fils il y a cinq ans pour ouvrir une chambre d’hôtes. Soleil, enseignement en anglais, conduite à gauche… « Chypre conserve de nombreuses traces britanniques, donc le pays m’est familier. »



Au-delà de constituer un point de rassemblement des juifs de l’île, le Habad permet d’opérer un certain retour à la foi. Avant l’arrivée du rabbin, impossible de manger casher ou de prier dans une synagogue. Elia, originaire de Russie, ne connaissait d’ailleurs rien à la pratique religieuse avant son arrivée à Chypre. « J’ai appris à être juif ici », sourit-il. Deux fois par an, le Habad réceptionne des dizaines de containers de produits cashers en provenance d’Israël, offrant ainsi la possibilité aux juifs de l’île de venir faire leurs courses au centre. Sans oublier le vin casher, produit par le rabbin lui-même. Durant la fête de Kippour, les juifs de l’île convergent tous vers Larnaca pour se rendre à leur unique lieu de prière. L’été, ce sont des centaines de jeunes du monde entier qui se dorent la pilule sur la ville côtière d’Ayia Napa pour un séjour entièrement casher organisé par le rabbin. Une Yéshiva (école talmudique) a même ouvert ses portes et compte une quinzaine d’élèves. Et les membres de la communauté projettent d’ouvrir un centre culturel, un musée et un supermarché. Le tout, basé à quelques minutes de là, près du cimetière juif qui regroupe à peine dix tombes. Bien que l’apprentissage du grec ne soit pas à l’ordre du jour et que Chypre soit devenu leur pays d’adoption récemment, les juifs de l’île se sentent pleinement appartenir au peuple chypriote. Et pour cause, ils lui trouvent de nombreux points communs. « Le sens de la famille, la bonne nourriture, la chaleur humaine… Voilà pourquoi je me sens plus proche d’un Chypriote que d’un Londonien », avoue Fiona. Au Habad, la solidarité s’étend au-delà des frontières du judaïsme. Grâce à l’association Kindness in Cyprus qu’il a fondée, le rabbin, escorté de quelques membres de la communauté, visite régulièrement des malades dans les hôpitaux ou collecte de la nourriture pour les nécessiteux. « C’est une valeur que les Chypriotes apprécient, poursuit Fiona. Nous sommes en excellents termes avec eux. » D’ailleurs, aucun ne déplore d’incident à caractère antisémite. « Nous ne venons pas leur piquer de travail. Ils n’ont aucune raison de nous détester. Contrairement à l’Angleterre, nous n’avons aucun problème à porter une kippa ici. » L’immense grille de l’entrée et la dizaine de caméras ne serviraient donc qu’à prévenir plutôt que guérir. Plus important encore, la communauté juive rejoint le peuple chypriote sur ses positions politiques vis-à-vis de la partition de l’île. « Un juif sait ce que c’est que d’être jeté de chez lui. Tout ce qui se passe ici est l’exacte illustration de ce que les juifs du monde subissent. Alors, évidemment, nous sommes pro-grecs », affirme Jack, presque avec colère. La situation le ramène même au conflit israélo-palestinien. « Mon grand-père a grandi à Hébron, entouré d’Arabes et tout s’est toujours bien passé. Puis la guerre arrive, la politique s’en mêle et la situation change. » Au mur, les photos du président chypriote venu célébrer le dixième anniversaire du Habad sont montrées du doigt avec fierté. Et personne ici n’oublie de rappeler que Chypre constitue l’une des seules démocraties du Moyen- Orient… avec Israël.

Article publié dans L'Arche Magazine / Juillet-Août-Septembre 2013
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L'auteur : Lisa Serero


Lisa Serero Mes articles

Formation : Master journalisme au CELSA (Paris Sorbonne)

Participation à : Causette, Respect Mag, Slate Afrique, M le magazine du Monde, La Provence, Gazelle Mag, L'Arche, Street Press

Médias : Presse écrite, Web, Audiovisuel
Bio : Branchée banlieues, exclusion, minorités, immigration, diversité, solidarité.