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Enquête sur la diaspora sahraouie d'Ile-de-France

Publié le 27 juillet 2013 par Lisa Serero | Société  
Absents des médias, les immigrés sahraouis sont plus de 10 000 en France. Présente depuis les années 1950, cette petite communauté se bat pour l’indépendance du Sahara Occidental. Paradoxe : ils luttent depuis la France, principal soutien du Maroc qui contrôle et exploite la partie littorale de cette longue bande de sable riche en phosphate.

Avec sa Clio bleue un peu délavée, Mbarack ould Mohammed s’en veut presque de rouler dans une Renault : comme beaucoup d’immigrés du Sahara Occidental, ce territoire grand comme les trois quarts de la France situé au Sud du Maroc, il s’est installé près des usines Peugeot de Poissy, où il a travaillé trente-cinq ans. Aujourd’hui à la retraite, il promet de redevenir fidèle à Peugeot quand il achètera une nouvelle voiture, « si je ne suis pas rentré au Sahara d’ici là ! » Car actuellement, rentrer n’est pas une option. Depuis 1976, le Sahara Occidental est divisé en deux, dans le sens de la longueur, entre le littoral contrôlé par le Maroc et une bande de désert le long de la frontière mauritanienne, administrée par la République Arabe du Sahara Démocratique (RASD) et son principal parti politique, le Front Polisario. Entre les deux, le plus long mur du monde : près de 2 700 kilomètres de pierres, gravats et champs de mines surveillés par l’armée marocaine. Chez Mbarack, les rideaux filtrent la lumière froide de la banlieue parisienne. Tapis et larges coussins colorés reproduisent l’atmosphère d’une tente sahraouie. Tout en offrant thé à la menthe et dattes, il raconte être arrivé en France en 1972, pour travailler. « Les médias parlent de la Palestine. Mais le Sahara Occidental, c’est à 4 heures de vol et ils n’en parlent pas ! » Mbarack vient d’El-Ayoun, principale ville au nordouest de la zone sous contrôle marocain. « Quarante ans loin de sa terre, c’est beaucoup trop dur. Nos enfants ne connaissent même pas leur pays. » Engagé dans l’Association des Sahraouis de France (ASF), il montre fièrement ses papiers de citoyen de la RASD, rassemblés au fond d’une petite valise grise. Difficile pourtant de militer depuis la France. « Nous organisons des réunions, des pétitions. Nous demandons simplement que la France respecte ce que l’ONU propose : un référendum pour le peuple sahraoui. » Assise à côté de lui, sa femme, Fatimatou, sert une deuxième tasse de thé en souriant. Elle aussi est sahraouie, ils se sont rencontrés en France. « J’ai élevé mes six enfants pour l’indépendance du Sahara. On ne va pas s’arrêter tout de suite… »

« Parler de notre cause »


Arrivé en retard, Rachid s’assoit en tailleur à l’extrémité d’un des grands canapés qui meublent le salon de Mbarack. Lui, il a passé la plus grande partie de sa vie dans un des camps de réfugiés à Tindouf, au milieu du désert algérien. A la fin des années 1970, de nombreuses familles fuient alors que le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, mène une guerre d’usure contre les forces marocaines. Installé aux Mureaux avec des amis, il est arrivé en France il y a six mois, après des études de traduction à Alger puis en Espagne, dont il a obtenu la nationalité. « Je suis ici pour étudier, travailler et envoyer de l’argent à ma famille. Il faut parler de notre cause car personne n’y connaît rien. » Paradoxalement, la France ne reconnaît pas la RASD mais accorde une dizaine de bourses d’études par an à des étudiants sahraouis. Pour l’instant réceptionniste dans un hôtel, Rachid espère pouvoir s’inscrire à l’université l’année prochaine, quand il parlera mieux français. Symptomatique de la position ambivalente de la diplomatie française, l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides (OFPRA) accepte parfois les demandes d’asile de Sahraouis qui fuient les zones occupées par le Maroc. Installé 15 kilomètres plus loin, à Mantes-la-Jolie, Salah est arrivé en France en 2008, après avoir fuit El-Ayoun et les brimades quotidiennes. « La France ne reconnaît pas le Sahara Occidental ni les exactions, mais elle me donne le statut de réfugié politique. C’est contradictoire ! » s’exclame-t-il en montrant sa carte de réfugié. Les yeux noirs, il raconte s’être fait tabasser de nombreuses fois par les policiers marocains, et avoir craint pour sa famille restée là-bas. « On a grandi dans la peur, on n’est pas à l’aise chez nous. » En fond sonore, un reportage enregistré d’une chaîne de TV espagnole sur le Sahara Occidental. Aujourd’hui marié à une française, jeune papa, il a posé un dossier pour obtenir la nationalité française. « S’ils ne me la donnent pas, je retournerai là-bas, même si je dois y mourir, explique-t-il calmement. Mais j’aimerais que mon fils connaisse sa famille et sa culture. C’est important. » Accroché dans le salon, un grand drapeau du Sahara Occidental, ironiquement presque semblable au drapeau palestinien, rappelle que cet appartement du quartier Gassicourt de Mantes-la-Jolie est devenu un QG de militants. Mais tous les Sahraouis ne sont pas réfugiés politiques. Hassan, commercial, est né en France il y a trente-six ans. Pour ce fils de militants, « c’est normal que les enfants poursuivent l’engagement de leurs parents. Dans les années 1980, ils nous envoyaient passer nos deux mois de vacances dans les camps de réfugiés en Algérie pour garder un lien culturel avec les traditions du Sahara. » De plus en plus présents sur Internet, ces jeunes essayent de mettre leur énergie en commun pour faire passer un message qui, jusqu’ici, reste totalement absent des médias français. Dans leur bouche, même s’ils reconnaissent un « problème de communication », la théorie du complot est rapidement évoquée : les liens proches entre l’élite française et le Maroc expliqueraient le silence médiatique sur le Sahara Occidental. Volontaires et déterminés, ils ont créé un nouvel organisme l’année dernière, l’Association des réfugiés sahraouis en France, qui vise à aider les nouveaux arrivants dans leurs démarches administratives. Mais au fond, ils espèrent aider le moins de réfugiés possible : « C’est ce que veut le Maroc, se désole Hassan. Si tout le monde quitte le territoire, ils auront gagné. »




Née en France, le Sahara dans la peau

Fille de Sahraouis engagés pour l’indépendance de leur peuple, Aminetou M’Barek reprend le flambeau. Aussi attachée à la France, son pays natal, qu’à la culture sahraouie, cette jeune étudiante défend avec fierté sa double identité et son combat pour le peuple du désert. Son visage poupin tranche avec la voix et les gestes francs d’une militante. Aminetou, 23 ans, est enveloppée dans sa melhfa vert kaki, ce grand voile traditionnel porté par les femmes du Sahara. En une fraction de seconde, elle passe du français au hassania, dialecte arabe de sa région d’origine, pour s’adresser à sa famille. Dans cet immeuble des Mureaux (78), elle a grandi au rythme du désert et de la lutte pour l’indépendance. Activistes et réfugiés défilent dans son salon depuis son enfance. Au même titre que les images de Sahraouis torturés et emprisonnés. « Ça marque », reconnaît-elle. Aînée d’une fratrie de six enfants, Aminetou est la plus engagée de sa famille. « A l’âge de seize ans, j’ai même prononcé un discours devant le président et les ministres sahraouis, à la demande de mon père ». Le pied dehors, Aminetou devient l’étudiante en comptabilité, en jean et aux cheveux lâchés. Le Sahara dans le coeur et dans la tête. Manifestation du 1er mai, Fête de l’Huma... Depuis quelques années, les jeunes ont pris la relève et organisent eux-mêmes les mobilisations. « Les papas en ont fait assez. Ça fait des années qu’ils se battent. » 2009 : son premier et unique voyage au Maroc et au Sahara Occidental. Le déclic. « J’ai vu ces femmes qui manifestaient pacifiquement, habillées en pull sous une chaleur écrasante, par peur d’être frappées par les autorités marocaines. Ça m’a interpellée. » Quelques jours plus tard, lors de ce même voyage, elle est arrêtée par la police marocaine. Sa faute ? Avoir déclaré être sahraouie, non marocaine. Il n’en fallait pas plus pour la lier à cette cause. « Je suis pour l’indépendance de chaque peuple, et contre l’injustice. » Des valeurs qui la poussent aussi à manifester pour l’Egypte, la Palestine et la Tunisie. Mais faire connaître les Sahraouis et les démarquer des Marocains reste l’objectif premier. « Nos coutumes, notre langue, nos habits n’ont rien à voir avec le Maroc. » Et, d’après elle, avec l’islam non plus. Plus ouverte, la religion telle qu’elle est pratiquée par les Sahraouis offrirait davantage de liberté à la femme. « Quand je vois des musulmanes excisées ou tabassées, je me dis qu’on a de la chance ». Avant même un Etat, c’est l’identité sahraouie qu’Aminetou veut défendre ici. « On est un peuple à part entière, on est différent des autres arabes. » Arabe, maghrébin… Des mots qu’elle considère « trop connotés ». « Je me sens plus africaine... cependant, je ne me vois pas vivre ailleurs qu’en France, admet Aminetou. Mais ça me fait mal de voir que mon pays reste silencieux face à ce massacre. » Courageuse et patiente, Aminetou entend bien rallier le maximum de Français à sa cause afin d’interpeller le gouvernement. La lutte continue.



« La France soutient le rêve expansionniste marocain »

Omar Mansour représente, depuis 2008, le Front Polisario en France. Ancien ministre des Affaires étrangères de la République Arabe du Sahara Démocratique (RASD), il doit composer à la fois avec une communauté sahraouie militante mais mal organisée et avec des autorités françaises ambivalentes sur la question sahraouie.




Y a-t-il une réelle communauté sahraouie organisée en France ?
Les premiers sahraouis sont arrivés dans les années 1960, mais il y a eu des vagues successives au fur et à mesure du conflit. Ils ont la nationalité française mais ne perdent pas le contact avec leurs origines et restent très engagés. Les Sahraouis en France sont assez militants et sympathisent avec l’objectif d’indépendance. Surtout depuis le développement d’Internet, il y a beaucoup d’initiatives individuelles. Les gens essayent de se coordonner, mais ce n’est pas très bien organisé.

Quel est votre rôle en France ?

En Europe et dans les pays qui ne reconnaissent pas la RASD, comme la France, nous avons des missions de représentation : des bureaux d’information qui sont en contact avec les autorités des pays hôtes. Nous sommes aussi en contact avec les partis politiques. Objectif : informer de l’évolution de la situation au Sahara Occidental et travailler avec la société civile pour monter des projets humanitaires de soutien aux camps de réfugiés, aux territoires occupés, d’organiser des visites là-bas. En même temps, nous sommes en contact avec l’appareil législatif pour informer et préparer éventuellement des relations entre la France et un futur Etat Sahraoui.

Que demandez-vous à la France ?

L’objectif est d’essayer de trouver une solution sur la base des résolutions des Nations Unies. La France est une grande puissance qui soutient la politique marocaine et refuse de reconnaître la souveraineté du Maroc sur le Sahara Occidental. Elle souhaite considérer une autonomie et non l’indépendance, mais pour nous, il n’en est pas question. Nous avons de bonnes relations avec le parti socialiste (Ndlr : le Front Polisario est observateur au sein de l’Internationale socialiste) et je pense qu’il peut rééquilibrer un peu les choses. Nous n’aspirons pas à ce que la France ait de mauvaises relations avec le Maroc, mais juste que ces relations n’aient pas d’impacts sur les Sahraouis.

Quel est le rôle de la France dans la question sahraouie ?

Le rôle principal lui revient, car elle continue de soutenir le rêve expansionniste du Maroc. Et elle se contredit : elle souhaite un Maghreb stable, prospère, démocratique, mais elle soutient l’expansionnisme marocain. C’est un paradoxe, une politique immorale et nous croyons que ça ne sert pas les relations de la France avec le Maghreb. Depuis 1991, on essaye d’appliquer le plan de paix mais la France empêche les Nations Unies de faire leur travail pour organiser le référendum. Le Maroc est protégé ! Tout le monde souhaite que la MINURSO (Mission des Nations Unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara Occidental) ait un rôle de surveillance des droits de l’homme, comme toutes les autres forces des Nations Unies, mais c’est la France qui l’empêche ! La question du Sahara est une question de décolonisation claire, la France, par amour pour le Maroc, alimente la zizanie.

Dossier publié dans Gazelle Mag / Juillet-Août 2013
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L'auteur : Lisa Serero


Lisa Serero Mes articles

Formation : Master journalisme au CELSA (Paris Sorbonne)

Participation à : Causette, Respect Mag, Slate Afrique, M le magazine du Monde, La Provence, Gazelle Mag, L'Arche, Street Press

Médias : Presse écrite, Web, Audiovisuel
Bio : Branchée banlieues, exclusion, minorités, immigration, diversité, solidarité.