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David de Rueda : Urbi et urbex

Publié le 04 juillet 2013 par Gabriel Siméon | Société  
Ce photographe de 25 ans se définit comme explorateur urbain et s’est déjà rendu dans 150 sites inaccessibles ou abandonnés. On l'a suivi dans l'ancienne prison d'Avignon.


Après huit minutes d’attente devant la porte, le premier signe de vie.«C’est bon, entrez !» On pense à l’épais mur de huit mètres surplombé de fils de fer barbelés qu’il a franchi pour nous ouvrir. Une légère entaille se dessine sur son index, mais il rassure : «Je connais le chemin par cœur. La corde était bien accrochée, j’ai juste fait gaffe à ne pas tomber dans l’énorme trou au sol.» Coup d’œil à gauche, à droite. La porte métallique grince en se refermant derrière nous. Nous sommes désormais seuls avec lui dans un lieu où peu se sont aventurés depuis sa fermeture il y a dix ans, l’ancienne prison d’Avignon.

25 ans, le cheveu ras et l’œil pétillant, la démarche relax dans son baggy et sous son sweat à capuche, David de Rueda est photographe, dit sa carte de visite. En la tendant, lui répète qu’il est avant tout «explorateur urbain». Définition : celui qui visite des lieux, abandonnés ou non, situés à la marge de l’espace public et souvent difficiles d’accès. Des endroits, pour l’essentiel, auxquels «beaucoup de gens ne font plus gaffe». «L’esprit est d’aller au-delà de la limite fixée habituellement. L’exploration commence quand tu franchis une porte, un grillage.»Depuis sa première expédition, à l’assaut d’un bunker de sous-marin sur la côte Atlantique, David de Rueda a visité plus de cent cinquante sites. Centrale nucléaire désaffectée, navire militaire fantôme, casino vidé de ses joueurs, usine de céréales déserte, et une flopée de sanatoriums, hôtels et manoirs oubliés entre la France, l’Italie, l’Allemagne, et la Belgique. La Mecque de la frite serait aussi celle de l’exploration urbaine. «On pourrait parler de tourisme ! J’ai déjà vu plusieurs groupes de personnes se balader en même temps dans un lieu.»

Dans l’Hexagone, l’«explo», dite aussi «urbex», reste peu connue. Elle a toujours existé de manière informelle, reconnaît notre explorateur, qui ne se doutait pas, ado, en s’infiltrant le week-end dans les abattoirs inoccupés de sa ville, que la pratique avait un nom. Depuis la fin des années 90 et l’ouverture de sites webs dédiés, elle ne cesse de gagner en reconnaissance. Défricheur, David de Rueda lance le sien en 2007, Urbex.fr, s’inspirant des rares déjà en place comme Forbidden-places.net, alimenté par un Français depuis 1998. Presque chaque mois, il y publie une dizaine de clichés saisissants, illustrant la vie cachée des lieux traversés, pris sur le vif ou mis en scène, toujours à la lumière naturelle. Au fil des années, les virées se font plus nombreuses, les photos circulent plus loin. Avec plusieurs expositions au compteur et 3 000 personnes suivant ses aventures sur Facebook, David de Rueda compte aujourd’hui parmi les références françaises dans le domaine. Récemment, il a servi de guide le temps d’un tournage de clip de rap, dans un château abandonné qu’il connaissait bien.

L’audacieux ne veut pas s’arrêter en si bon chemin. Cette stature naissante, il veut la conforter, tant qu’à faire en réalisant un rêve de gosse : un road-trip de 90 jours aux Etats-Unis, avec une amie vidéaste, au cours duquel ils arpenteraient parcs d’attractions abandonnés, zones démilitarisées et manoirs hantés. Au bout du périple, le duo devrait accoucher d’un webdocumentaire, le premier à jeter un regard sur la discipline. «On a déjà repéré 90 sites éparpillés entre New York, le Michigan et la Floride. Il faut maintenant faire le tri !» Baptisé Urban escape, le projet vient d’être soumis au financement des internautes sur la plateforme française Kisskissbankbank. Objectif : récolter 10 000 euros d’ici fin mai pour décoller en juillet. C’est déjà bien engagé.

David de Rueda n’a pas encore quitté le domicile familial mais a fini par nous convaincre que l’explo n’est pas pour lui qu’un hobby de môme qui s’ennuie. «C’est la curiosité qui me pousse, puis la recherche de l’esthétisme. A l’intérieur, au moment où le silence assourdissant s’installe, tu es déconnecté du monde et tu ne penses qu’à t’imprégner de ce qui t’entoure.» Il raffole aussi de toutes les étapes précédentes : rechercher l’endroit, trouver une voie d’entrée, poser le pied à l’intérieur.«Ces lieux prétendument morts continuent à évoluer, à vivre, même sans présence humaine.»

Les motivations varient d’un explorateur à l’autre. Mais, comme beaucoup de ses «confrères», David de Rueda combine cette passion de l’infiltration avec un goût prononcé pour l’image. Ça le prend ado lorsque, caméra au poing, il fait tourner sa bande de potes dans des vidéos mi-sketches mi-cascades, à la façon de la troupe de Jackass. Après le bac, il tombe dans la photographie. Et finit par trouver un terrain d’expression, dans la mise en lumière des ruines.

Il aura pourtant mis longtemps avant de s’assumer en explorateur casse-cou et «street-artist». Fruit d’un père lieutenant-colonel dans l’armée de terre et d’une mère peintre, David de Rueda s’oriente d’abord vers le commerce. Après une enfance entre l’Allemagne, Marseille et Carpentras, il rejoint l’entreprise de son frère spécialisée dans l’import et la revente en ligne de marchandises. Au bout de quelques mois, il se lasse déjà, reprend les études. Une licence de langues étrangères appliquées, puis un master de commerce international. En parallèle, l’autodidacte achète et revend toutes sortes d’objets sur eBay, du CD vierge à la voiture, investit en Bourse. Bref, il se débrouille pour financer ses explorations.

Retour à la case prison. Nous zigzaguons dans le noir entre les trous béants creusés après le départ des anciens pensionnaires. Les grilles de sécurité sont à terre, les cellules grandes ouvertes, les murs rongés par l’humidité. Tout s’est évadé. Suspendus aux barbelés gardant la promenade, des chaussettes bien remplies témoignent d’un échange raté entre taulards. «J’y suis retourné une bonne quinzaine de fois, dont un soir pour jouer au poker avec des amis. En additionnant les heures, j’ai dû passer plusieurs jours en prison !» Dans ce terrain de jeu de 8 400 m² au pied du palais des Papes, le silence contraste avec le chahut du siècle passé. Le seul être que nous y croiserons, un matou maton, n’ose même pas miauler.

La pratique est illégale. Quelles relations l’explorateur entretient-il avec la justice ? «Il y a un vide juridique qui fait qu’au pire tu te retrouves en garde à vue avant d’être relâché», assure-t-il. Depuis sept ans qu’il sonde l’âme des lieux délaissés par l’homme, la situation ne s’est pas produite. David de Rueda a fait sonner des alarmes, est resté coincé dix heures sur un cargo piégé par la marée, a détalé en croisant des chiens. Mais n’a jamais rien cassé pour entrer, ni volé quoi que ce soit à l’intérieur. Une sorte d’éthique que l’Américain Ninjalicious, figure respectée de la discipline, décrit dans son livre Access all areas : «Ne prends rien que des photos. Ne laisse rien que des traces de pas. Ne tue rien que du temps. Ne garde rien que des souvenirs.»




Gabriel Siméon
Photo : Olivier Metzger

Article publié dans
Libération le 8 mai 2013



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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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