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Latifa Ibn Ziaten : "Mon fils est mort debout. Je n'ai pas le droit de m'asseoir"

Publié le 20 mai 2013 par Lisa Serero | Société  

Un an après les tueries de Toulouse et Montauban, la mère du premier militaire assassiné milite dans les quartiers difficiles pour éviter un « deuxième Mohamed Merah ». Entretien autour de son livre Mort pour la France.


Elle aurait pu leur en vouloir, mais elle préfère leur tendre la main. Avec son association « Imad Ibn Ziaten pour la jeunesse et la paix », Latifa enchaîne collèges, lycées, cités et centres sociaux pour délivrer aux jeunes son message de paix. En tant que mère endeuillée, elle tente  d’alerter les parents quant à leur responsabilité dans l’éducation des enfants. Sa vision, Latifa Ibn Ziaten la délivre dans Mort pour la France, ouvrage dans lequel elle insiste notamment sur la nécessité de transmettre un sentiment d’appartenance à la République.


Comment vous est venue l’idée de l’association ?

En me rendant dans le quartier où a grandi Merah, j’ai vu ces jeunes qui le considéraient comme un

héros. Mais j’ai surtout vu des jeunes de cité enfermés, en souffrance. Ce n’est pas normal. Ces enfants appartiennent aussi à la République. En créant l’association, j’ai voulu aider ceux qui étaient la cause de ma souffrance.


Un Musulman victime, un Musulman coupable. Comment expliquez-vous ces deux chemins opposés ?

Merah n’est pas un Musulman, c’est un assassin. Cet homme n’avait aucune éducation ni  religion. Quand un jeune naît en France, il est Français. L’Islam est une religion et c’est personnel. On ne peut pas mélanger les deux. Or, Merah n’a pas fait la différence. Ses assassinats n’ont rien à voir avec l’Islam. C’est une religion de respect, d’amour et de paix. Je trouve impardonnable que certains se cachent derrière la religion pour commettre de tels actes.


Un sondage de janvier indique que 74 % des Français considèrent que l’Islam n’est pas compatible avec les valeurs de la France. Merah a-t-il contribué à cette image-là ?

Ce n’est pas parce qu’un voyou a terrorisé la France qu’on doit mettre tous les Musulmans dans le même panier. Nous sommes montrés du doigt, c’est vrai. Les gens ont peur en voyant un barbu ou une voilée. Mais ce sont des gens comme vous et moi qui travaillent, vivent normalement et pratiquent leur religion sans scandale. Les lois de l’Islam, c’est aussi le respect de la République.


Vous avez pourtant été vous-même victime de préjugés lorsque vous avez appris la mort d’Imad.

Lorsque nous sommes arrivés au commissariat, nous avons été humiliés. En voyant son nom, les policiers ont supposé que c’était un délinquant et qu’il avait été tué suite à un règlement de compte. En face de moi, personne ne ressentait ma douleur, uniquement parce que je suis musulmane. Si moi, mère de militaire, j’ai été traitée comme ça, alors comment le sont les jeunes des cités ?


Qu’avez-vous ressenti lors des déclarations de la soeur de Mohamed Merah, se disant fière de son frère ?

J’étais en pèlerinage à la Mecque. J’ai tellement pleuré que j’ai perdu la voix pendant quatre jours. J’ai conscience qu’elle a perdu son frère et qu’elle souffre mais elle ne se rend pas compte de la douleur qu’elle peut causer. Son frère a tué gratuitement des enfants. En tant que mère, comment peut-elle parler comme ça ?


La France est-elle responsable du destin de Merah ?

Pas du tout. Les responsables, ce sont à 100 % les parents. Quand on met un enfant au monde, on doit l’éduquer, l’encadrer, le suivre. L’école est là pour l’orienter et l’instruire. L’armée – qui n’est malheureusement plus obligatoire – apporte le respect et la discipline. Mais si les parents ne sont pas là, l’école et l’armée ne peuvent rien faire. La France n’est pas là pour toquer aux portes des gens pour leur proposer du travail. C’est aux jeunes de bouger. Si on a besoin d’aide, on va manifester pacifiquement dans la rue. On ne va pas commettre des crimes comme Merah.


Pourquoi êtes-vous la seule mère à livrer ce combat ?

Mon fils me disait toujours : « Garde la pêche en toi. » Mais j’appelle toutes les familles, les mères françaises, musulmanes ou non, à se lever, parler, manifester. C’est important. Tous ces jeunes qui souffrent, nous nous devons de les écouter et de les aider. Ce sont aussi nos enfants.


Pourquoi ne pas avoir co-écrit le livre avec votre mari ?

A la maison, on appelle mon mari « le papa gâteau ».  C’est un homme très doux mais réservé. Quant à moi, j’avais besoin de m’exprimer à travers ce livre pour que les mères voient que j’aime ce pays qui m’a ouvert ses bras. En revanche, certains pères ne sont pas présents alors qu’ils représentent davantage l’autorité auprès des enfants. C’est aussi pour ça qu’il y a autant de délinquance. Avec l’association, je rencontre plus de femmes que d’hommes et ça, ce n’est pas normal. Le père doit aussi participer à l’éducation, car la mère ne peut pas porter seule cette charge. L’enfant, on le fait à deux.


Que vous disent les mères que vous rencontrez ?

Beaucoup d’entre elles me demandent de l’aide, des conseils pour parler à leurs enfants et pour être écoutées. Parfois, elles me demandent de me déplacer en pensant que ma parole aura plus d’impact que la leur. Mais c’est à elles de mener le combat avec leurs enfants. Certaines mères partagent leur inquiétude avec moi lorsque leur enfant se convertit à l’Islam. Je leur conseille simplement de ne pas être trop intrusives et de surveiller de loin le comportement de leur fils ou de leur fille. Autant de femmes m’appellent car je parle avec mon coeur et avec ma douleur. Ça touche les gens et c’est important pour moi. Voilà pourquoi je laisse mon numéro de portable sur le site Internet de l’association.


Comment avez-vous pu choisir le chemin de l’aide au lieu de celui de la haine ?

Avec l’espoir. Quand je parle à ces jeunes, je vois qu’on peut les récupérer. Aussi, quand une femme musulmane française s’adresse à eux, le message a plus de force. Lorsqu’un jeune, même le plus dur des caïds, est en face de moi, les larmes coulent sur son visage. Des Merah, il y en a partout. Mais ces jeunes abandonnés n’ont pas le droit de prendre la vie des autres parce qu’ils n’ont pas réussi la leur. Je ne veux qu’il y ait un autre Merah et qu’une autre mère souffre comme je souffre. Perdre son enfant, ça vous détruit à vie. Et puis, mon fils est mort debout. Alors, je n’ai pas le droit de m’asseoir.


Vous avez insisté pour que votre fils soit déclaré « Mort pour la France » ?

Imad est mort parce qu’il était militaire. Bien qu’il n’ait jamais servi en Afghanistan, il était fier de servir son pays. Il est d’ailleurs mort debout, digne comme un soldat. Pour moi, cela méritait la mention « Mort pour la France ». Je n’ai pas eu cette chance, mais le gouvernement a spécialement créé la mention « Mort pour le service de la Nation », également attribuée aux deux autres militaires tués par Mohamed Merah.


Propos recueillis par Lisa Serero


Article paru dans Gazelle / Mai-Juin 2013


Crédits : Philippe Matsas / Flammarion

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L'auteur : Lisa Serero


Lisa Serero Mes articles

Formation : Master journalisme au CELSA (Paris Sorbonne)

Participation à : Causette, Respect Mag, Slate Afrique, M le magazine du Monde, La Provence, Gazelle Mag, L'Arche, Street Press

Médias : Presse écrite, Web, Audiovisuel
Bio : Branchée banlieues, exclusion, minorités, immigration, diversité, solidarité.