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La double peine des Algériennes de France

Publié le 20 mai 2013 par Lisa Serero | Société  
En raison d’un accord franco-algérien, les Algériennes qui se séparent de leur conjoint français suite à des violences conjugales sont invitées à quitter le pays. Leïla, Nadia et Samira* se battent pour ne plus être des doubles victimes : celles des coups de leur mari et celles de la loi.


Elles finissent toutes par se justifier, comme un réflexe. « Je m’en foutais de la France. Je ne suis pas venue pour les papiers, mais par amour. » Au final, elles perdent les deux. En cause : un accord franco-algérien de 1968 qui ne prévoit pas de protection spécifique pour les victimes de violences conjugales. En résumé, lorsque des Algériennes rompent la communauté vie en se séparant de leur conjoint français, le renouvellement de leur titre de séjour devient facultatif. La plupart d’entre elles reçoivent alors une OQTF, obligation de quitter le territoire français. Deux choix s’offrent à elles : les coups ou l’expulsion. Pourtant, une circulaire de septembre 2011 demande aux préfets de prendre en compte le cas particulier des Algériennes dans leur pouvoir d’appréciation. « Mais les décisions demeurent arbitraires et complètement différentes d’une préfecture à une autre », regrette Violaine Husson, responsable de l’action Femmes de la Cimade, association de solidarité envers les migrants. Et pour constituer un bon dossier, encore faut-il parvenir à porter plainte et à prouver ces violences.

« J’étais son punching-ball »
Nadia n’ose pas pousser la porte d’un commissariat, par peur de représailles sur son fils. Le jour de son mariage, il y a trois ans en Algérie, elle apprend qu’elle devra dire adieu à son travail et à sa liberté. Et la nuit de noces en est un avant-goût. « J’étais vierge et mon mari y a été si fort que j’ai subi une déchirure de cinq centimètres avec une hémorragie. C’était un animal ». Résultat : deux nuits à l’hôpital. Immédiatement, le chantage commence. « Tu te tais, sinon je romps le mariage et annonce que tu n’étais pas vierge ». Trop tard pour revenir en arrière. Arrivée en France grâce au regroupement familial, les retrouvailles n’ont rien de romantique. « Il ne me laissait pas sortir. Il n’y avait ni amour, ni complicité, ni rien ». Et à chaque rapport sexuel, le souvenir indélébile de cette nuit de noces. Après un mois d’enfermement, Nadia tombe enceinte. L’un de ses pires souvenirs survient au neuvième mois de grossesse. « Il m’a frappé comme un fou parce que je n’avais pas appelé sa mère tombée malade. J’étais son punching-ball ». Crachats, coups de pied, coups de poing. Et les nuits de son dernier mois de grossesse passées sur une couverture dans la cuisine. « J’ai eu envie de m’enfuir mais j’ai pensé à mes parents. Je ne voulais pas qu’ils aient honte. » Février 2011, la petite famille part en Algérie pour des vacances. Chacun dans sa maison. Un jour, un huissier frappe à la porte de Nadia : son mari divorce. Il en a d’ailleurs profité pour prévenir la préfecture de leur séparation. A Oran, retour à la case départ pour Nadia. A une différence près : son statut de divorcée. « Les hommes ne pensaient qu’au sexe en me voyant. » Après un an et demi de galère, elle parvient à revenir en France. Aujourd’hui, Nadia est en situation irrégulière et n’a pas vu son fils depuis cinq mois. Paradoxalement, le divorce ne semble pas la soulager. Pour elle, une nouvelle violence commence.

« Les Algériennes doivent tout accepter ici »
Samira ne rêvait pas de venir en France. C’est une rencontre sur Internet qui va la pousser à tout quitter. Pendant un an, elle discute par téléphone avec son futur époux, Français. Puis, il débarque en Algérie, se convertit à l’Islam et l’épouse. Lorsqu’elle le rejoint, c’est le choc. « Il m’a proposé de coucher avec ses amis, de faire des films pornographiques. » Samira refuse, son mari la punit en la violant. « Pour moi, c’est un malade. Un visage d’ange avec un démon au fond de lui ». Un jour, Samira décide de porter plainte. A ce moment-là, elle découvre ce fameux accord bilatéral de 1968. « Je pensais que la France protégeait les femmes. En réalité, les Algériennes doivent tout accepter ici. » Après le dépôt de plainte, son père l’appelle et lui demande de la retirer. Le mari de Samira en avait profité pour se rendre en Algérie afin de menacer ses beaux-parents et raconter que la jeune femme est une prostituée. Elle raccroche, prends des médicaments et tente de se suicider. Réveil à l’hôpital après un coma de deux jours. Ce qui ne l’empêche pas de quitter le domicile conjugal. En attendant, son mari reste en liberté. « C’est injuste. Parce qu’il est Français, il peut faire ce qu’il veut. Et moi, parce que je suis Algérienne, je n’ai pas le droit de renouveler ma carte de séjour ». Actuellement, Samira n’a qu’un récépissé de trois mois. Impossible de savoir ce que la préfecture décidera pour elle. Ce qui est sûr, c’est qu’elle ne peut plus rendre visite à ses parents en Algérie après les rumeurs qui courent désormais sur elle. « Je regrette d’être venue vivre ici. »

« Impossible de retourner en Algérie »
Leïla s’est battue jusqu’au bout pour rester en France. Mariée à un Français d’origine algérienne, elle a vécu un an chez sa belle-famille en province. « J’étais leur femme de ménage. » Interdiction de sortir ou de parler aux voisins. Son mari, lui, vit dans son appartement à quelques kilomètres de là. Mais Leïla n’a jamais été invitée à y habiter. Les rares moments où il se rend chez ses parents, il n’adresse pas la parole à sa femme. « Encore un mot et je réserve ton billet d’avion pour l’Algérie. » Au bout d’un an, elle réussit à prévenir son oncle qui vit également en France. Les coups et les menaces de mort pleuvent. « Même en Algérie, j’étais plus libre que ça. » Qu’à cela ne tienne, Leïla prend son courage à deux mains et appelle la police. Par sécurité, elle demande un test de virginité. Car si son mariage n’a jamais été consommé, c’est parce qu’il semblerait que son mari soit homosexuel. Désormais divorcée, Leïla fait appel à l’ASFAD (Association de Solidarité avec les Femmes Algériennes Démocrates). Les témoignages du policier, une lettre du psychiatre et la preuve des blessures lui permettent d’obtenir son titre de séjour. Depuis, Leïla, coiffeuse, s’est remariée et est devenue maman. Le sourire de cette nouvelle vie laisse pourtant place aux larmes. « C’est comme une cicatrice, ça ne partira jamais. J’avance avec la douleur. » Cette fois-ci, elle n’a pas célébré de mariage religieux de peur que l’histoire se répète. Quant à l’accord franco-algérien, il n’est pas prêt d’être modifié. Notamment parce que les rapports entre la France et l’Algérie comportent, eux aussi, des séquelles.

*Les prénoms ont été modifiés.

Lisa Serero

Article publié dans Gazelle / Avril-mai 2013
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L'auteur : Lisa Serero


Lisa Serero Mes articles

Formation : Master journalisme au CELSA (Paris Sorbonne)

Participation à : Causette, Respect Mag, Slate Afrique, M le magazine du Monde, La Provence, Gazelle Mag, L'Arche, Street Press

Médias : Presse écrite, Web, Audiovisuel
Bio : Branchée banlieues, exclusion, minorités, immigration, diversité, solidarité.