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Encore une histoire de l'apocalypse par l'infiniment petit

Publié le 04 septembre 2012 par Camille Larbey Gabriel Siméon | Sciences & technos  
Avec le H5N1 mutant, la fin de l'espèce humaine est toujours d'actualité.


En novembre 2011, une équipe néerlandaise du centre médical Erasmus de Rotterdam a crée un
supervirus capable de tout buter. Il s'agit d'une variante de H5N1, une molécule aussi pathogène que la grippe aviaire (donc mortelle dans 60% des cas) et aussi contagieuse qu’une grippe saisonnière classique.

Bien entendu, si cette merde moléculaire venait à s'échapper, le virus – pour le moment uniquement transmissible d'un mammifère vers un autre (donc à l'homme, qui lui ne peut pas encore le diffuser) – pourrait ensuite muter pour se filer d'homme à homme et ainsi infecter le monde entier comme une putain de peste noire du troisième millénaire.

Vous devez vous souvenir de ce que les gens ont pensé de la publication de ces travaux à la fin de l'année dernière : c'était un scandale, une abomination, une infâme menace scientifique qui risquerait d'anéantir toute forme de vie humaine comme
le virus de The Stand.

Il y a deux semaines,
Science a fait sa couv' sur le H5N1 et a remis sur le tapis cette affaire de virus ultra puissant génétiquement modifié attendant sagement le moment où un être humain – par mégarde ou pour déconner – l'inoculera.

On a demandé à Jean-Claude Manuguerra, virologue à l'Institut Pasteur, s’il fallait s'inquiéter de cette apocalypse en tube à essais.

VICE : Le président du Comité consultatif américain sur la biosécurité a déclaré que l'anthrax faisait moins peur que ce virus. A-t-il raison d'affoler tout le monde ?
Jean-Claude Manuguerra : C'est une comparaison un peu débile, car les deux ne sont pas de même nature. Le virus hollandais est, pour l'instant, dans des boîtes bien fermées, il ne se balade pas dans la nature contrairement à la bactérie de charbon. On a une idée de ce qu'il donne sur un animal proche de l'homme, mais pas encore tout à fait sur l'homme.

OK. Mais, si le supervirus hollandais sortait du labo, combien de temps lui faudrait-t-il pour décimer l'humanité ?
Si on fait des projections, ça donnerait quelque chose d'effrayant : des dizaines voire des centaines de millions de victimes.

Huh.
La grippe espagnole, qui a fait entre 40 et 50 millions de morts, peut servir de référence, mais est-ce bien comparable ? Il est encore trop tôt pour dire si le virus actuel, qui tue deux fois sur trois, continuera de tuer au même rythme. Ce genre de structures évoluent très vite, et il pourrait perdre de sa virulence au fil des transmissions. Mais, en effet, c'est dangereux.

On a donc de vraies raisons de flipper, visiblement.
Oui. Ceci dit, je ne pense pas qu'il puisse exister un micro-organisme capable d'exterminer la race humaine. C'est déjà arrivé que des espèces disparaissent des suites d'une infection, mais c'est parce qu'elles étaient en danger avant d'être atteintes par le virus. Dans le cas de l'espèce humaine, nous sommes encore plusieurs milliards.




On se souvient que la communauté scientifique craignait, au moment de la divulgation des résultats, qu'elle donne de mauvaises idées à certains scientifiques fous. Vous y étiez favorable, pour votre part ?
C'est désormais un peu tard pour se poser la question. Ceux qui investissent dans ce genre de projets raisonnent aussi en termes de diffusion de la connaissance. Et puis il ne s'agit pas ici de recherches secrètes : plein de gens ont eu accès à l'information et on ne peut pas, d'un coup, effacer ça de leur mémoire. Je suis surtout favorable au fait qu'on se débarrasse du virus. La question posée par les chercheurs était très légitime au départ, mais maintenant que ça fait polémique, je suis d'avis de le détruire purement et simplement.

Vous craignez que cette molécule puisse servir à d'éventuels bioterroristes ?
Je ne pense pas que des gens mal intentionnés aient les moyens techniques de le produire ou même, de s'en servir. Il n'y a pas beaucoup de laboratoires dans le monde capables de le faire. C'est difficile à manier, et il y a toujours le risque d'un effet boomerang. Ce genre de groupuscules seraient davantage enclins à se tourner vers des produits plus basiques.

Les militaires font ce genre de recherches de leur côté ?
Non, une convention sur les armes biologiques de 1972 l'interdit. Plus de 100 pays l'ont signée à ce jour. Alors oui, il existe toujours des pays sans foi ni loi pour laisser planer la menace, mais comme je viens de le dire, ils ne disposent pas des structures nécessaires. Ils se tourneraient plutôt vers des produits beaucoup plus simples. Je ne vois pas qui pourrait réussir à manier ces molécules, pour être franc.

D'autres supervirus du même genre ont-ils été créés en labo ces dernières années ?
Oui, il y a le cas du virus de la grippe espagnole que des équipes américaines ont reconstruit en 2005 à partir de souches retrouvées sur des Inuits enterrés en Alaska. Mais à ma connaissance, aucune épidémie n'a jamais commencé dans un laboratoire de recherche. Parfois les chercheurs sont infectés, mais ça ne sort jamais du labo.

Ah.
En général la question n'est pas de créer un virus exceptionnellement dangereux, mais d'étudier son potentiel de contagion pour le rendre moins dangereux. Mais maintenant que j'y réfléchis… Il y a bien ce cas de H1N1 en 1977 à l'est de l'Union soviétique dont l'origine reste inconnue. C'est d'autant plus étrange que ce virus avait été supplanté des années plus tôt par un virus concurrent. C'est sans doute le seul cas où un virus s'est échappé d'un laboratoire ou d'une usine.

Plus près de nous, à Lyon, il existe un laboratoire classé P4 – où des chercheurs du monde entier, en scaphandres blancs reliés à des tuyaux, manipulent des agents pathogènes de classe 4 : Ébola, variole majeure, fièvre hémorragique, etc. Créent-ils aussi des supervirus ?
Il faut leur poser la question. On ne partage pas toutes nos informations. Les virus sont souvent atténués par précaution, puis directement éliminés après avoir servi. Et puis, il faut relativiser : Ébola a tué moins de gens dans le monde que le H1N1 de 2009, même si d'un point de vue individuel, on a moins chance de s'en sortir lorsqu'on est touché par Ébola. Dans les P4, généralement, on ne créé pas de virus, on étudie ceux qui existent déjà dans la nature.

Donc en gros, Science n'aurait pas dû revenir sur ce truc infernal – et sensationnel. Mieux vaut rappeler aux gens de bien se laver les mains.
Oui, d'autant plus que le monde autour de nous n'est pas fait que de virus. Il y a les bactéries, aussi.


Propos recueillis par Camille Larbey et Gabriel Siméon

Entretien publié en juillet 2012 sur VICE.com
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L'auteur : Camille Larbey


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Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

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Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

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