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A Saint-Véran, l’astre et la manière

Publié le 21 janvier 2016 par Gabriel Siméon | Sciences & technos  
Perché à 2 900 mètres, l’observatoire installé dans les Hautes-Alpes accueille chaque année des astronomes amateurs


Durant son premier séjour à l’observatoire, Tiphaine a eu «un peu peur». C’était un 15 août. Il neigeait et seule une tôle doublée de laine de verre la séparait du froid. Cerise sur le gâteau, il n’y avait pas de douche. «La vie dans l’ancienne base était spartiate», sourit-elle cinq ans plus tard. «Ça a toujours été du matériel d’occasion. On ne pouvait plus continuer comme ça. A la première inspection hygiène et sécurité, on nous fermait le site», abonde un autre habitué des lieux, pourtant rompu aux rudes hivers offerts par la montagne.

Avec un certain sens du timing - ce week-end ont lieu les Nuits des étoiles partout en France -, l’Observatoire astronomique de Saint-Véran (Hautes-Alpes) a fini par faire peau neuve. Perché à 2 900 mètres d’altitude, sur le pic de Château-Renard, en plein parc naturel du Queyras, le voilà rénové, agrandi et désormais accessible à la nuit au public (1). Le jour de son inauguration, lundi, près de 200 personnes se sont farci la piste accidentée de 11 kilomètres qui part de Saint-Véran, connu pour être le plus haut village de France (et d’Europe, dit-on), avec son clocher sonnant à presque 2 050 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Une plaque, un nouveau télescope et des chambres avec double vitrage et vue sur la vallée. Ici, seul le paysage n’a pas changé. Par temps clair se dévoilent les Ecrins, le Mont-Blanc et le Ventoux. Juste en face pointent le mont Viso et la frontière italienne. La vallée est d’ailleurs un ancien haut lieu de contrebande. Jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, on y échangeait du sel contre des pâtes. Les villageoises avaient pour consigne d’afficher des mouchoirs blancs aux fenêtres pour signaler la présence des douaniers. Dans le coin, ce trafic est encore commémoré tous les ans. L’autre tradition est de dire que même les coqs picorent les étoiles. N’est-ce qu’un slogan touristique ? Qu’importe. On voit surtout des marmottes déjà grasses se terrer au premier bruit, quelques edelweiss interdits à la cueillette et beaucoup, beaucoup d’étoiles.

«Rayon vert»

Depuis 1990, l’observatoire est un repaire d’astronomes amateurs. «Un repaire discret», corrige Dominique, 60 ans, cheveux blancs impeccablement coiffés, dont la première «mission» remonte à 1999. On y vient à la semaine, par groupes de six, admirer la galaxie d’Andromède, visiter une nébuleuse planétaire, surveiller un astéroïde ou confirmer l’existence d’une exoplanète. Pour avoir cette chance, il faut expliquer par écrit l’intérêt de sa mission. La demande est ensuite examinée par le comité des programmes de l’association en charge de l’observatoire, AstroQueyras. Seules une vingtaine d’équipes monte tous les ans.

Le site a sa petite réputation. Pour la qualité de ses télescopes mais surtout pour celle de son ciel. Dominique ne se fait pas prier pour en lister les points forts : 50 % de nuits «exploitables», c’est-à-dire sans nuages ou turbulences gênant l’observation, un climat sec - «l’humidité de l’air y tombe parfois à 2 % et les lèvres gercent» - et un bon «seeing», comprendre un ciel de bonne résolution, obtenu par l’altitude, la faible quantité de lumière environnante et la forme des reliefs voisins. «Mieux que le pic du Midi !» glisse un autre, taquin.

Le soir de notre visite, ils sont neuf autour de la table à taper dans la réserve hebdomadaire de saucisson et de vin pour partager leur expérience. «On passe toute la nuit à observer, il y a tellement de choses à faire en astro», raconte Tiphaine, 26 ans, qui, le reste de l’année, enseigne les mathématiques à des collégiens du Havre. Il y a ceux qui observent, ceux qui photographient et ceux qui dessinent. «On reste souvent debout jusqu’à 6 h 30 pour voir le rayon vert», cette tache visible au lever du soleil dans de bonnes conditions, poursuit-elle. Tout ce petit monde va ensuite se coucher, pour se lever parfois à midi, parfois à 16 heures, se balader sur la crête ou retoucher des photos avant la nuit suivante.



L’expérience, comme certains la décrivent, n’est pas juste scientifique. Les uns sur les autres, façon refuge de haute montagne, on s’échange des conseils, on cuisine ensemble, on se charrie. «On est hors du temps ici. On oublie le stress de la ville mais il faut apprendre à vivre à plusieurs dans la base-vie pendant plusieurs jours, avec les odeurs de chacun, vu qu’on ne prend qu’une douche par semaine ! rigole Tiphaine. Avant, j’étais maniaque, maintenant beaucoup moins.»

Pas besoin d’être présentable pour descendre au village car «on est très autonomes ici», souligne Dominique. Toute l’électricité est produite par les panneaux photovoltaïques installés sur le pic et stockée dans des batteries. L’eau des sanitaires vient de la fonte des neiges et de la pluie et atterrit dans cinq énormes citernes, où elle est traitée aux rayons ultraviolets - certains craignent cependant de se brosser les dents avec. L’eau potable est achetée en bouteille ou empruntée à la fontaine du village. Et des bonbonnes de gaz se chargent de souffler le chaud dans la base. Le ravitaillement a lieu chaque semaine à l’arrivée de la nouvelle équipe. «Ça nous impose d’être économes», observe notre guide. Surtout l’hiver, où la route ne peut se faire qu’à skis.

Vers le sommet

La bonne nouvelle, c’est que les trois coupoles abritant les télescopes n’ont pas besoin d’être chauffées. L’air doit y être rigoureusement à la même température qu’à l’extérieur si l’on veut observer dans de bonnes conditions. La première à avoir été acheminée là-haut date du XIXe siècle. Gustave Eiffel himself l’aurait réalisée. Sous les coups de manivelle de Manuela, 26 ans, doctorante à l’Observatoire de Genève, le dôme rouillé pivote péniblement. La pièce abrite le «Cassegrain», un télescope de 62 centimètres de diamètre, à très longue focale, idéal pour contempler les «très petits objets», explique Dominique. Braqué sur la Lune, il permet de se promener à loisir de cratère en cratère. Cependant, mieux vaut être deux pour l’actionner : c’est un vieux bonhomme, sans la moindre touche d’électronique.

Le «Ritchey-Chrétien» installé dans la deuxième coupole, de l’autre côté de la base-vie, est, lui, nettement plus moderne. «Il est arrivé tout droit de Russie, on ne s’en est encore jamais servi. Il est plus ouvert, on va pouvoir observer plus d’objets à la fois», indique Tiphaine. C’est lui qui est désormais utilisé par les visiteurs d’une nuit pour se projeter vers l’infini.

Pour rejoindre la dernière coupole, située à l’écart, il faut déjà enfiler la veste d’hiver. Le mercure affiche 4° C. Ouille, 26 de moins qu’en bas. «Cet instrument-ci est un flat-field, un super objectif. On s’en sert pour l’astro-photo. Avec lui, on voit pleinement la galaxie d’Andromède, précisent nos guides. Vous voyez, on a encore les moyens d’aider les pros !»

Le clin d’œil fait référence à la première vie de l’observatoire. Dans les années 60, le pic de Château-Renard fut d’abord pressenti pour abriter le télescope franco-canadien CFHT. Des études avaient attesté des avantages du lieu. Mais cela n’a pas suffi. L’instrument fut finalement installé à Hawaï - où il est toujours en service. Il a fallu attendre 1973 et l’acharnement de l’astrophysicien Paul Felenbok pour qu’une station d’observation du Soleil soit implantée sur les hauteurs de Saint-Véran. «A l’époque, il n’y avait rien là-haut. Mais on savait se bouger les fesses !» se rappelle ce «père créateur» de l’observatoire.

Cabane

A 79 ans, il se souvient des agents de la DDE chargés d’ouvrir la piste vers le sommet, et lui marchant derrière, trépignant sans doute d’impatience. «On a réussi à convaincre l’Observatoire de Paris de nous céder une coupole qu’on a ensuite montée en 4 × 4.» Plusieurs hommes du village ont donné un sérieux coup de main pour monter le matériel, à tel point que trois astéroïdes découverts de l’observatoire portent aujourd’hui leur nom - un quatrième porte celui de Saint-Véran.

 Dès 1974, les chercheurs y ont donc étudié le Soleil, ses taches, ses éruptions, à travers des coronographes. La station avait alors des airs de cabane, disposant seulement de quatre couchages. Un bien grand mot. «On a continué jusqu’en 1982 et le lancement des premiers satellites d’observation», raconte l’astronome. Au sol, difficile de rivaliser avec ces bijoux technologiques déployés dans l’espace… Le matériel de la base est déplacé. Fermée à clé, celle-ci plonge alors dans un profond sommeil.

Jusqu’à son réveil en 1990, grâce à l’infatigable Felenbok. Son objectif : mettre ce lieu au ciel incroyable à disposition des amateurs. L’idée prend. L’association AstroQueyras est créée. L’Observatoire de Haute-Provence fournit le premier télescope et l’Agence spatiale européenne le deuxième quelques années après.

Vingt-cinq ans se sont écoulés. A Saint-Véran, plus de 1 500 astronomes de tous niveaux se sont plongés dans les étoiles. Avec la rénovation, plus de 300 sont désormais attendus chaque été. Sans compter ceux qui se rendront à la Maison du Soleil, lieu consacré à l’observation de l’astre et à la promotion des énergies renouvelables, dont la première pierre a été posée lundi à hauteur du village. Lors de notre venue, un soir de pleine Lune de surcroît, tout l’univers s’était retranché derrière les nuages. C’est le jeu. Encore aujourd’hui, le cosmos sait se faire désirer.


Texte : Gabriel Siméon
Photos : Eric Franceschi

Article publié le 8 août 2015 dans Libération
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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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