Collectif de journalistes et photographes
Rechercher :
Accueil / Articles / Science

Rafi Haladjian, serial connecteur de l'Hexagone

Publié le 26 janvier 2014 par Gabriel Siméon | Sciences & technos  
Converti au numérique avec le minitel, ce précurseur du Web Français entend populariser les objets connectés avec sa start-up.

Rafi Haladjian tenant un "Nabaztag" - Photo : Robert Scoble

Dans le confortable appartement parisien de Rafi Haladjian, on s’attendait bêtement à dénicher des signes apparents de «geekerie» aiguë. Au lieu de quoi on se retrouve nez à nez avec une imposante tête de girafe empaillée. «Cadeau de mariage, se défend-il, un des premiers dont la somme a été réunie via le site Leetchi.com.» Mais au milieu de ce bestiaire naturalisé - un lapin et un renard aussi -, la connexion avec Internet n’est jamais bien loin. Une trentaine de capteurs communicants ont été dissimulés par ses soins un peu partout dans l’appart… et chez ses habitants. Jusque dans sa poche, sur sa brosse à dents et même dans le sac de sa fille ! Peu importe s’il en oublie. Car selon lui, «l’Internet des objets va s’insérer en douceur dans la vie des gens jusqu’à se banaliser».

Pionnier des objets connectés - il est l’inventeur de l’un des tout premiers, le fameux lapin «Nabaztag» - Rafi Haladjian est aujourd’hui à la tête de Sen.se, entreprise spécialisée dans la collecte et l’interprétation de grandes quantités de données numériques. Début décembre, il a dévoilé le premier produit de sa nouvelle start-up : «Mother», un terminal domestique connecté dont la forme fait furieusement penser à un Barbapapa. L’engin analyse le flot d’informations envoyé par les «cookies». Pas ceux qui se dissimulent sur les pages Web pour traquer le comportement des internautes. Il s’agit de mini-galets en plastique dotés d’un accéléromètre et d’un thermomètre. Collés aux objets (ou aux gens), ils jouent le rôle de capteurs. Mais à quoi ça sert au fait ? «Si on met un cookie sur la brosse à dents de son enfant, on sait quand il oublie de s’en servir, la durée de chaque brossage, etc. Si on équipe la sienne, on peut lui montrer l’exemple», explique doctement Rafi Haladjian.

Ce défricheur de la révolution numérique imagine un monde où chacun aura 50 objets connectés chez lui : «Il y a dix ans, on se demandait s’il était possible d’en fabriquer. Aujourd’hui, on réfléchit au sens d’une vie remplie de ces objets.» Le slogan orwellien de son nouveau jouet - «Mother sait tout» - ne l’effraie pas. «Il faut passer à un âge adulte de la donnée. J’ai les horaires d’entrée et de sortie de ma fille mais je m’en fous. Le flic est d’abord dans la tête de celui qui regarde.»

Sûr de lui, affalé dans son canapé, Rafi Haladjian, 52 ans, sweat à capuche et barbe d’une semaine, n’est pas un entrepreneur lambda, bien qu’il ait créé 17 entreprises et gagné beaucoup d’argent. Né à Beyrouth en 1961, cet Arménien pur jus, fils d’un vendeur de tapis, est d’abord un survivant. Sa grande histoire, c’est la guerre civile libanaise, qu’il a connue de 1975 à 1978. «C’est le plus beau moment de ma vie, sourit-il. Une situation de guerre, c’est fabuleux quand on a 14 ans. Mon père était à l’hôpital, ma mère auprès de lui, ma sœur à l’autre bout de la ville, et moi je vivais seul à la maison sans eau ni électricité, dans un pays en guerre.»

Il montre une photo en noir et blanc où on le voit allongé contre un mur, fusil-mitrailleur en main. Il a combattu dans les milices. «Avec des amis, on a fondé la fédération anarchiste au Liban, puis on est devenu punks. Ça a fini en apocalypse quand un groupe de fascistes a voulu nous casser la gueule en nous prenant pour des communistes.» Craignant pour sa sécurité, sa mère le retire du lycée français de Beyrouth et l’envoie finir ses études en France. Seul. Il a 17 ans. «Le vrai traumatisme, c’était la paix, pas la guerre. J’ai mis trois ans à m’y habituer», confie-t-il.

Cet irrépressible désir d’«être là où ça se passe» déterminera le reste de sa vie. «C’est ça que je cherche, être là au moment où on sent qu’il y a une évolution de la technologie, des habitudes, raconte Haladjian. C’est drôle car à l’époque, j’étais incapable de savoir ce qui se passerait le lendemain et aujourd’hui, je passe mon temps à imaginer ce que sera la société dans dix ans.»

Toujours à l’affût, celui qui fut le premier français inscrit sur Twitter a déjà eu plusieurs vies numériques. La première dans le Minitel, qu’il découvre en 1983 en s’inscrivant «au pif» à un cours de télématique à l’université Paris-III, alors qu’il étudiait la sémiologie et voulait faire du cinéma. «J’ai trouvé ça extraordinaire car c’était un domaine où j’étais aussi légitime que n’importe qui. Tout restait à inventer», se souvient-il. La société Publications Nouvelles le recrute trois ans plus tard, puis il la rachète et gagne beaucoup d’argent via son service de messagerie rose, «comme tout le monde».

Vient ensuite ce jour de novembre 1993 où un ingénieur québécois lui fait découvrir le navigateur Mozaic. Nouvelle révélation. «A ce moment-là, Internet, c’était Star Trek : je ne savais pas ce que c’était ni comment ça marchait, mais c’était ce que je voulais faire.» De retour en France, il lance FranceNet (rebaptisé Fluxus des années plus tard), le premier fournisseur d’accès à Internet et hébergeur français. «En 1994, Internet, ça ne servait à rien, c’était suicidaire. Mais il fallait bien que ça commence…» Tout plutôt que de se retrouver à courir derrière la technologie des années plus tard. Mais les débuts chaotiques du Web ne sont pas sans lui créer des problèmes. En 1996, la gendarmerie l’arrête après avoir découvert des images à caractère pédophiles sur ses serveurs, puis le relâche. A l’époque, les rôles du fournisseur d’accès et de l’hébergeur ne sont pas clairement définis. «J’ai aussi été poursuivi pour négationnisme parce que FranceNet permettait d’accéder à un site web négationniste canadien.»

Le mythique lapin «Nabaztag», ancêtre du «Karotz», lui causera moins de soucis. «Le but était de montrer que si on pouvait connecter des lapins au réseau, tout pouvait l’être, se rappelle Rafi Haladjian. C’est le cas aujourd’hui : nous sommes dans la deuxième ère de l’Internet des objets.» Reste à voir si Mother deviendra la mère de tous les objets connectés.

Gabriel Siméon
Photo : Robert Scoble

Article publié dans Libération (cahier EcoFutur) le lundi 23 décembre 2013


comments powered by Disqus

L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

Participation à : Libération, Science & Vie, 01net (mag), Metronews, Les Inrockuptibles, L'Express, L'Expansion, L'Humanité-Dimanche, La Gazette des communes, Neon, Grazia, Atlantico, L'Usine nouvelle, La Provence, Le Dauphiné libéré, L'Eco, Technikart, Vice, Gonzaï, The Ground, La Gazette Drouot, Industrie & technologies, Maxisciences, Frankreich erleben, TV7 Provence, France Bleu Vaucluse

Médias : Presse écrite & web

Bio : Environnement, sciences, numérique, nouvelles technologies