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Jean-Paul Renner, le dernier cri du premier cri

Publié le 20 décembre 2013 par Gabriel Siméon | Sciences & technos  
Ce gynécologue travaille depuis quinze ans sur la modélisation de la naissance. Objectif : améliorer la formation des praticiens.
               Jean-Paul Renner à Pontchartrain (Yvelines) le 22 mai 2013. (Bruno Charoy)

Il faut faire quarante kilomètres en transports en commun vers l’ouest parisien et passer une après-midi avec lui pour découvrir pourquoi Jean-Paul Renner n’est pas tout à fait un médecin comme les autres. Derrière son épaisse barbe gris-blanc et sa bouille franchement amicale, cet enseignant-chercheur de 63 ans se présente d’abord comme gynécologue obstétricien : en clair, un spécialiste de la grossesse et de l’accouchement. En nous conduisant au premier étage de son pavillon de banlieue, on devine vite que c’est aussi un véritable mordu d’informatique : deux écrans, un clavier, une souris, des disques durs et des câbles en pagaille. Et c’est justement ici, dans son «laboratoire», que ce gynéco-geek a entrepris depuis quinze ans de révolutionner l’art de l’accouchement grâce au numérique.


Notre rencontre débute par un long cours d’obstétrique. «L’accouchement est une évolution, chaque contraction doit être plus forte que la précédente, explique-t-il. Ce n’est pas plus compliqué chez l’homme - enfin la femme - que chez les autres espèces. Du moment que l’on sait s’y prendre…» Durant sa longue carrière, Jean-Paul Renner en a accouché des mômes. Mais il n’a jamais vu d’un très bon œil l’augmentation des interventions par césarienne : «Aujourd’hui, on y a recours dès que le fœtus présente le plus petit signe de souffrance. Dès fois je me dis que ça se serait mieux passé si la femme avait accouché toute seule…»

Certains professionnels peinent encore à saisir toutes les subtilités de l’accouchement, processus long et délicat essentiellement exécuté à l’aveugle. En cause : un enseignement un tantinet… flou. «On est obligé de se représenter les choses à partir de la littérature et de quelques vues d’artistes», s’agace Renner. Il enlève ses lunettes pour les mordiller : «Le problème, c’est que la plupart des dessins se trompent complètement !»

En 1998, ce spécialiste entreprend donc de repenser à sa manière l’enseignement de la discipline. Son idée : développer un logiciel suffisamment réaliste simulant en 3D différentes situations d’accouchement pour que les apprentis praticiens puissent plus tard parfaitement se représenter ce qui se passe à l’intérieur de l’utérus. «Il faut être prêt pour toutes les situations. Même les pilotes de ligne s’entraînent sur des simulateurs à réagir en cas de crash aérien !» cite-t-il pour exemple.

Son premier CD-Rom sort en 2001 : il se veut avant tout intuitif et interactif. Quatre tomes suivront, au rythme d’un par an. En tout, 8 000 exemplaires sont édités, en français et en anglais, et distribués gratuitement à tous les étudiants, internes et praticiens de France. «Avec des confrères, on voulait monter des programmes d’enseignement se basant sur ces logiciels au Laos et en Afrique, mais c’est en stand-by pour le moment», confie Renner.

Un travail de titan, toujours en cours, qui a d’abord consisté à relire tous les écrits et à les comparer avec son expérience pratique. Puis à analyser des milliers d’images en noir et blanc tirées d’échographies pour comprendre ce qui se passait vraiment à l’intérieur. Enfin, à concevoir des fœtus et des utérus sur des logiciels de 3D pour tester, sans recours à de vrais cobayes, «les gestes qui passent et ceux qui coincent» quand il s’agit d’extraire le bébé de sa mère de la meilleure manière possible. A force de tripatouiller corps et organes virtuels, doc gynéco a fini par contribuer à la médecine : plusieurs «gestes» ont été validés cliniquement.

Aujourd’hui à la retraite - «pour avoir davantage de temps à y consacrer» - Jean-Paul Renner passe souvent plus de douze heures par jour assis devant ses écrans à comparer des IRM image par image et à détourer des utérus. «Je m’arrêterai quand j’aurai quelque chose qui tient vraiment la route.»

Perfectionniste ? Bien possible. Baby-boomeur dynamique, Jean-Paul Renner a grandi à Boulogne, en région parisienne, où il rêve, ado, de fabriquer des prothèses «pour que les gens puissent marcher». Il s’intéresse à la cybernétique et veut préparer les Arts et Métiers après le bac, mais on lui fait comprendre qu’il ne pourra jamais travailler sur l’humain s’il n’est pas d’abord médecin. Il étudie donc la médecine, option gynécologie obstétrique, puis pratique et enseigne au centre hospitalier de Saint-Cloud pendant quinze ans, à celui de Dreux pendant vingt ans. Sa passion pour l’électronique et l’informatique ne le quitte pas : c’est l’époque du Commodore et de l’Apple II, et lui programme et fabrique des ordinateurs. «J’étais un peu plus technicien que mes collègues», sourit-il.

Ce goût du numérique, il l’officialise en 1993 en créant sa société, Jean-Paul Renner graphique vidéo, spécialisée dans l’animation 3D. Une manière pour lui de financer ses travaux de recherche, «car il n’y a pas d’argent» : «J’ai fait de la 3D pour Renault, EDF et d’autres entreprises. Il faut dire que j’étais dix fois moins cher que les autres !» Mannequin.

Jean-Paul Renner approche aujourd’hui du but ultime, son graal à lui : concevoir un mannequin physique pour l’apprentissage de l’accouchement. Un mannequin très réaliste, bien entendu. «C’est techniquement assez facile à réaliser. Il existe déjà des modèles avec une interactivité à l’écran, mais ils n’ont pas de bassin ni de retour de force. Comment voulez-vous que les gens apprennent correctement le métier avec ça ?» Le techno-médecin admet que ses compétences en la matière ont des limites, mais est prêt à partager toutes les données qu’il a minutieusement amassées sur le sujet durant toutes ses années de recherche. Deux universités françaises seraient déjà intéressées par le projet. «Les choses commencent enfin à bouger.»


Gabriel Siméon
Photo : Bruno Charoy
Article publié dans Libération le 27 mai 2013

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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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