Collectif de journalistes et photographes
Rechercher :
Accueil / Articles / Science

Google Glass : L'"expérience" en questions

Publié le 08 octobre 2013 par Gabriel Siméon | Sciences & technos  
Annoncée comme la prochaine révolution high-tech, l’invention du géant californien laisse sceptique sur l’avenir de nos vies numériques. Décryptage en trois questions.
©Google

Elles chambouleront notre vie numérique ou rejoindront illico le cimetière des inventions foireuses. En attendant les Google Glass ont rempli leur première mission : faire parler d’elles et de Google. Dans le petit monde geek, ces lunettes à réalité augmentée connectées au Web (pour faire court) sont le dernier must have. Les technophiles brûlent de les essayer pour photographier par commande vocale et recevoir des alertes infos dans le coin de l’œil. Les développeurs sont pressés d’y créer de nouveaux usages. Les fabricants de smartphones surveillent une éventuelle rupture technologique qui menacerait leur business. Et les défenseurs des libertés individuelles sonnent déjà le tocsin.

Il aura fallu près de trois ans à l’entreprise californienne pour sortir les premiers modèles de ce curieux objet. Mais ces fameuses Google Glass ne seront pas commercialisées avant l’an prochain - à un prix sans doute inférieur aux 1 500 dollars demandés aux développeurs (1 100 euros). Si elles le sont un jour. Pour l’heure, elles sont le privilège de 10 000 bêta-testeurs. Et les journalistes qui les ont essayées ne sont
pas forcément hypnotisés par la chose. Session de rattrapage pour le commun des mortels : les Google Glass ont la forme d’une monture de lunettes sans verres, sur laquelle est fixé un miniordinateur relié à un prisme où sont projetées toutes sortes d’informations : itinéraire, recherche Google, actualités… Le tout s’affiche dans le coin supérieur droit du champ de vision, et permet d’utiliser les fonctionnalités du smartphone sans avoir à le dégainer de la poche. Ce qui soulève déjà des questions : se dirige-t-on vers la fin des téléphones tels que nous les connaissons ? Pourra-t-on être filmé à notre insu par l’objet, équipé d’une caméra ? Quelle influence aura-t-il sur nos rapports sociaux ? Bref, l’homme «augmenté» connecté en permanence au réseau est-il en train de naître sous nos yeux ? Eléments de réponse.

LES GOOGLE GLASS SONT-ELLES L’APRÈS-SMARTPHONE ?
Les Google Glass permettent d’appeler, envoyer des SMS, de photographier, filmer, consulter ses mails, surfer sur Internet… Tout ça en quelques tapotements d’index sur la monture et commandes vocales - «OK Glass». Une innovation qui, dans sa version actuelle, ne remplacera pourtant pas notre cher téléphone à écran tactile. Les Google Glass en ont besoin pour fonctionner : connectées en bluetooth, c’est grâce à lui qu’elles accèdent à la liste des contacts et au Web (si aucun wi-fi n’est disponible). Techniquement, ce ne sont pas elles mais le téléphone qui passe les coups de fil et envoie les SMS. Google les considère d’ailleurs comme un accessoire. Un kit main libre «plus-plus». Surtout que, l’essai nous l’a confirmé, les Glass ne permettent ni d’écouter de la musique, ni de naviguer correctement sur le Web (on n’y voit rien). Le smartphone tel qu’on le connaît a donc encore de beaux jours devant lui.

Mais les lunettes du géant du Net préfigurent l’étape suivante, celle de la généralisation des wearable technologies, ces vêtements ou accessoires devenant eux-mêmes de plus en plus connectés - à Internet et entre eux. «Aujourd’hui, elles ont besoin du smartphone, mais demain elles seront des terminaux à part entière où l’on gérera ses objets connectés. La multiplicité des usages sera telle que le marché sera énorme, soutient Bernard Benhamou, délégué aux usages de l’Internet auprès des ministères de la Recherche et de l’Economie numérique. Il existe déjà des casques de moto affichant des informations. Il est clair qu’on tend vers ça.» Pour l’écrivain et philosophe Eric Sadin, auteur de l’Humanité augmentée (L’échappée, mai 2013), les Google Glass représentent l’«ultime étape avant l’implémentation de lentilles au contact des rétines, nous érigeant comme des cyborgs non pas augmentés d’organes artificiels mais enveloppés de données ajustées à chacune de nos situations». Inquiétant ? Chez Google, on a quelques doutes sur le fait que le grand public finira par les adopter. «On ne sait pas ce que les gens vont en faire, si ça va être un gros truc», confie une communicante.

©Google

NOTRE VIE PRIVÉE EST-ELLE MENACÉE ?
Mise à disposition de données personnelles, reconnaissance faciale… C’est peu de dire que ce nouveau joujou fait peur, surtout quand on sait que nos communications électroniques sont probablement toutes espionnées. Voilà pourquoi Google veut montrer patte blanche. Officiellement, ni la compagnie ni aucune des futures applications ne sauront où l’on se trouve et ce que l’on voit à travers les binocles. A moins de donner son consentement…

Google aura pourtant un regard sur ce qu’on décidera de filmer et photographier. A l’achat des Glass, l’utilisateur est contraint d’ouvrir un compte sur le réseau social Google+, où seront stockées toutes les images enregistrées. «Ce n’est partagé avec vos amis que si vous le désirez et il est possible de les supprimer à tout moment», précise une employée du X Lab où ont été développées les Glass. Les conditions d’utilisation des services Google indiquent que l’utilisateur conserve ses droits de propriété intellectuelle sur les contenus qu’il soumet, mais qu’il accorde dans le même temps une licence à l’entreprise pour les utiliser dans le monde entier, les copier, les modifier, même s’il supprime son compte. Concernant les futures applications, «si vous ne vous sentez pas à l’aise avec les permissions qu’elles requièrent, vous pouvez simplement les désinstaller». Autrement dit, n’achetez les Glass que si vous entendez profiter pleinement de «l’expérience» et si vous êtes prêts à céder une grande partie de vos données. La bonne nouvelle, c’est qu’aucune application n’est autorisée à afficher de la pub sur l’écran.

«On pourra vous filmer sans que vous le sachiez, avec la possibilité de vous identifier, s’inquiète Bernard Benhamou. Ce n’est plus de la parano. La distinction connecté-non connecté va disparaître. On va en permanence avoir de tels objets sur soi.» Google tente de rassurer : impossible de filmer quelqu’un à son insu puisqu’il faut lancer l’enregistrement avec la voix et que l’écran est allumé. Ce qui n’empêche pas de commencer à tourner quelques secondes avant que la personne s’en aperçoive. La reconnaissance faciale est pour le moment interdite dans les conditions d’utilisation s’adressant aux développeurs d’applications. Mais Google n’exclut pas de modifier ces règles à l’avenir. «Il existe déjà des logiciels permettant de reconnaître des personnes, comme les supporteurs interdits de stade, observe Gwendal Le Grand, chef du service de l’expertise informatique à la Commission nationale de l’informatique et des libertés (Cnil). Même si la boutique officielle ne les accepte pas, on pourra toujours contourner le système», à la manière du jailbreak sur les produits Apple, «et accéder à des magasins alternatifs.On peut, par exemple, développer des applis pour empêcher l’écran de s’allumer pendant qu’on filme». Chez Google, on se contente de répondre que «l’entreprise qui construit une caméra n’est pas responsable de ce que vous filmez».

Doit-on alors réguler leur utilisation ? Certains casinos, clubs et hôtels de Las Vegas ont pris les devant en interdisant le port des Google Glass. «Il y aura besoin d’un encadrement, estime Bernard Benhamou. On ne pourra pas se fier à l’autorégulation d’acteurs comme Google qui attendent qu’il y ait un problème pour modifier leurs conditions d’utilisation concernant la vie privée.» Le 18 juin, 24 Etats européens et 12 organismes internationaux exprimaient leurs inquiétudes dans une lettre au PDG de Google, Larry Page. La réponse a été «assez brève et générale», confie Gwendal Le Grand.

VA-T-ON DEVENIR ENCORE PLUS ACCRO AU NUMÉRIQUE ?
On ne va pas se mentir, porter ces Google Glass donne l’air un peu débile. «Leur principal défaut est la perception qu’en ont les autres», concède-t-on au Google X Lab. Pour l’instant. Car elles risquent vite de se banaliser. On disait la même chose des gens qui téléphonaient avec un kit main libre dans la rue. «On va un peu plus vers une sorte d’autisme généralisé, analyse Jean-Michel Besnier, professeur de philosophie et auteur de Demain les post-humains : le futur a-t-il encore besoin de nous ? (Fayard, juillet 2010). Le monde de l’entreprise saura très bien récupérer les Google Glass pour en faire des instruments de compétitivité. Les gens seront alors moins libres de les utiliser ou non.»

Et quid des effets sur la santé ? «Une petite partie des utilisateurs risque de les solliciter en permanence, mêlant d’autres formes d’addiction : jeux en ligne, achats pathologiques, films porno. Il faudra aussi surveiller leurs impacts sur le plan ophtalmologique», prévient Laurent Karila, psychiatre addictologue à l’hôpital Paul-Brousse de Villejuif (Val-de-Marne). Google conseille déjà de ne pas les utiliser au volant. On verra si l’avertissement vaut pour les autres usages…


Gabriel Siméon

Article publié le 30 septembre 2013 dans Libération/EcoFutur
comments powered by Disqus

L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

Participation à : Libération, Science & Vie, 01net (mag), Metronews, Les Inrockuptibles, L'Express, L'Expansion, L'Humanité-Dimanche, La Gazette des communes, Neon, Grazia, Atlantico, L'Usine nouvelle, La Provence, Le Dauphiné libéré, L'Eco, Technikart, Vice, Gonzaï, The Ground, La Gazette Drouot, Industrie & technologies, Maxisciences, Frankreich erleben, TV7 Provence, France Bleu Vaucluse

Médias : Presse écrite & web

Bio : Environnement, sciences, numérique, nouvelles technologies