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Entretien - François Hollande et les Français de l'étranger

Publié le 10 mai 2012 par Luc Allain | Politique  
François Hollande a été élu Président de la République ce dimanche 6 mai 2012. Dans un entretien accordé aux éditions lepetitjournal.com avant son élection, il présente ses positions sur les thématiques des Français de l'étranger.

Lepetitjournal.com : Avez-vous déjà vécu à l’étranger ? Quel regard portez-vous sur la population expatriée?


François Hollande : J’ai déjà séjourné à l’étranger, mais je n’ai eu ni l’opportunité, ni la chance d’y vivre. Cela aurait été  une aventure enrichissante et passionnante. Les deux millions et demi de nos compatriotes qui vivent en dehors de nos frontières sont  une chance pour notre pays, en termes économique bien sûr, mais également par le rayonnement de notre culture, de notre langue et de nos valeurs auquel ils contribuent largement. J’ajouterai que leur approche forcément multiculturelle apporte un autre regard constructif sur l’évolution de notre pays.  Lors de mes différentes rencontres avec les Français de l’étranger, encore récemment à Londres ou à Berlin et avec leurs conseillers à l’Assemblée des Français de l’étranger, j’ai pu aussi mesurer combien cette aventure pouvait comporter de difficultés. J’ai coutume de dire que les Français de l’étranger sont des Français à part entière.  Aussi faut-il les écouter, les respecter en leur permettant de maintenir ce lien citoyen qui leur est si cher et qui passe, notamment par une présence véritable de la puissance publique à leurs côtés.


Votre concurrent vous reproche votre manque d’expérience à l’international, que lui répondez-vous ?


Le candidat sortant a une expérience, mais il a surtout un bilan. Il y a eu trop de libertés prises avec ce qui fait la force de notre politique étrangère, cette voix spécifique de la France dans le monde pour la paix, pour les droits et pour le développement durable. Je pense à l’alignement sur l’Amérique de George W. Bush, au moment de la réintégration dans la structure militaire intégrée de l’OTAN. Je pense aux connivences avec les dictatures, Bachar El Assad et Mouammar Kadhafi, reçus en grandes pompes à Paris. Je pense à l’absence de rupture réelle, malgré les annonces faites, avec la Françafrique, mais aussi au discours de Dakar qui a abîmé l’image de la France en Afrique. Et puis, il y a eu des revirements constants, dans nos rapports avec la Chine et la Russie, sur la question des droits de l’homme, sur le retrait d’Afghanistan, et sur de nombreux autres sujets, qui ont entravé notre politique étrangère, par absence de cap.


Je veux proposer autre chose aux Français : la réorientation de l'Europe vers la croissance, l'emploi et le contrôle démocratique; le retrait d'Afghanistan dès 2012 et le soutien à ce pays par d'autres moyens; la fin de la "françafrique"; une nouvelle politique en Méditerranée; une nouvelle relation avec les pays émergés pour construire le juste échange. J’ai le souci de la cohérence des valeurs de la République avec ce qui fait l’influence de notre pays en Europe et dans le monde. La cohérence, la vision et les convictions sont essentielles en matière de politique étrangère. Le Général de Gaulle n’était jamais allé en Chine – cela ne l’a pas empêché de prendre la décision historique de reconnaître la Chine populaire en 1964. Nicolas Sarkozy, lui, est allé en Tunisie : cela ne l’a pas empêché de faire l’erreur historique de soutenir la dictature. Plus fondamentalement, en politique étrangère c’est la constance qui paie. Lorsque j’ai proposé de lancer une initiative de croissance en Europe, les réactions ont été souvent dubitatives. Presque un an plus tard, une majorité de gouvernements européens se déclarent intéressés. Pour avoir des résultats, il est indispensable de ne pas changer de message et de discours continuellement comme l’a fait le candidat sortant.


Le Président Nicolas Sarkozy souhaite durcir davantage les conditions de naturalisation pour les étrangers ce qui affecterait le cas des conjoints étrangers de Français expatriés. Quelle est votre position sur ce sujet ?


J’ai eu l’occasion de m’exprimer sur ce sujet lors du débat avec le candidat sortant. J’ai notamment eu l’occasion de rappeler que dès lors que la sincérité d’un mariage n’était pas en question, je ne voyais pas de raison de remettre en cause le droit des Français à vivre avec leur conjoint et leurs enfants.


Vous remettez en cause le système dit de la prise en charge (mesure PEC) mis en place par Nicolas Sarkozy en 2007 et que ce dernier veut étendre au collège. Vous souhaitez ainsi rediriger les budgets alloués vers les bourses. Pourquoi ? Pour quels montants et à quelle échéance ?


Nicolas Sarkozy avait promis la gratuité pour tous les enfants français scolarisés à l’étranger. Qu’en est-il en réalité ? La PEC profite à 2% de ces enfants, elle ne couvre, en moyenne mondiale, que 78% des frais de scolarité des lycéens, parfois beaucoup moins, elle est malgré tout extrêmement coûteuse et surtout, elle est parfaitement injuste. J’ai placé la justice et l’égalité au cœur de mon projet et je ne peux accepter une aide attribuée sans condition de ressources à 7 600 lycéens alors que les critères d’attribution des bourses de 24 000 élèves sont, dans le même temps, rendus plus sévères, excluant du réseau nombre d’enfants des classes moyennes. Je remplacerai cette mesure par une aide à la scolarité sur critères sociaux en fonction des revenus des familles.


Comment réagissez-vous à l’annonce de votre concurrent de lier fiscalité et nationalité? Quelle réforme fiscale envisagez-vous pour les Français de l’étranger ?


Si l’objectif est de lutter contre l’évasion fiscale, je le partage. Mais quelle crédibilité peut-on accorder à un président sortant qui, en dépit des cadeaux fiscaux accordés aux plus fortunés, a vu sous son mandat une accélération de l’expatriation ? J’ajoute que non seulement il sera techniquement impossible de distinguer les exilés fiscaux des expatriés de bonne foi, mais que la mise en œuvre de cette proposition supposerait par ailleurs la renégociation de toutes les conventions fiscales que la France a signées avec ses partenaires.


Pour ce qui concerne les exilés fiscaux, je propose de renégocier les conventions fiscales avec la Belgique, le Luxembourg et la Suisse. Ces trois pays concentrent en effet la majorité des exilés fiscaux français. Par ailleurs, alors que le candidat sortant propose de taxer leurs seuls revenus, je souhaite également taxer leur patrimoine en les soumettant à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF).


Quel sentiment vous inspire la chute de participation des Français de l’étranger à l’élection présidentielle depuis 1981 ?


Les données statistiques sont en effet sans appel: la participation a évolué progressivement de 75,34% en 1981 à 39,08% aujourd’hui avec un triste record en 2002 de 37,27% en 2002. La population des Français résidant hors de France a parallèlement augmenté de 50%. Notons que depuis 2002, les pourcentages de participation se sont stabilisés tandis que l’augmentation du nombre des Français à l’étranger continue. Le poids politique des Français à l’étranger augmente donc parallèlement.


Les Français de l’étranger vivent souvent en dehors des grandes villes où se trouvent les bureaux de vote, avec le découragement naturel induit lorsqu’il il faut faire des centaines de kilomètres 2 fois en 15 jours, pour aller voter. Je sais aussi que beaucoup aimeraient pouvoir faire des procurations plus simplement, ou dans des délais plus courts.


Tout ceci ne doit pas constituer des excuses pour nous contenter d’une participation faible. Il faudra avant de tirer d’autres leçons que tous les efforts soient faits pour permettre aux Français à l’Etranger de voter avec notamment des bureaux de vote correctement dimensionnés pour éviter les longues heures d’attente et décentralisés au plus près des citoyens.


Certains Français de l’étranger n’ont pu voter dans des conditions optimales pour différentes raisons (problèmes sur les LEC, délais d’attente, non réception des professions de foi). Que comptez-vous faire pour faciliter la démarche citoyenne des français expatriés ?


En effet, des problèmes d’inscription sur les listes électorales ou l’attente trop longues m’ont été rapportés. Pour autant, la responsabilité de ces dysfonctionnements ne peut être imputée au personnel consulaire ou à celui du MAEE à Paris. La cause réside avant tout dans la détérioration grave et continue depuis 2002, de notre réseau consulaire et dans la réduction drastique de ses moyens humains. Il importe de ne pas mettre en péril ce lien citoyen si cher à nos compatriotes et qui se manifeste notamment à l’occasion du vote. Si je suis élu, je veux restaurer l’action publique auprès des Français de l’étranger. Cela passe notamment par un moratoire sur les fermetures de consulat et la suppression des emplois consulaires.

Par ailleurs, le vote par correspondance classique et électronique est déjà possible pour l’élection à l’Assemblée des Français de l’étranger et le sera aussi, dès le mois de juin, pour les élections législatives à l’étranger. L’autorisation de ces deux modalités de vote devra être étudiée pour  l’élection présidentielle et les référendums, dès lors que leur encadrement sérieux pourrait garantir la sécurité et la sincérité du vote.


Votre équipe de campagne a choisi d’envoyer des courriers électroniques non sollicités, exaspérant ainsi une grande partie de la population expatriée. Cette communication politique ne devrait-elle pas être mieux encadrée ?


Mon équipe a envoyé une douzaine de messages électroniques aux Français de l’étranger. Ces envois ont toujours été effectués en conformité avec la réglementation. Une campagne électorale à l’étranger ne peut, par la force des choses, se dérouler dans les mêmes conditions que sur le territoire national et il ne me semble pas choquant d’informer par un autre canal, mais toujours dans la légalité, nos concitoyens.


Comment soutiendrez-vous les candidats PS aux législatives ?


Les Français de l’étranger désigneront, pour la première fois, en juin prochain, 11 députés. Les 11 candidats soutenus par le parti socialiste sont des Français issus de la communauté française à l’étranger qui connaissent bien ses difficultés.


Mais si les Français me choisissent le 6 mai, c’est pour être le chef de l’Etat, je ne serai pas le chef d’un parti, ni de la majorité. C’est donc le chef de la majorité, le Premier ministre, qui mènera cette campagne pour avoir une majorité à l’Assemblée nationale.


Souhaitez-vous, oui ou non, pérenniser le secrétariat d’Etat aux Français de l’étranger ?


La politique conduite importe plus que la représentation : les Français de l’étranger  méritent mieux qu’un secrétariat d’Etat d’affichage qui n’a pas empêché l’Etat de se désengager de ses responsabilités. Les Français de l’étranger sont concernés par l’ensemble des politiques publiques. L’action en leur faveur doit être menée dans chaque ministère et sa coordination confiée au ministre des affaires étrangères.


La réforme de l’AFE fait-elle partie de votre projet de décentralisation ?


Pour l’immense majorité des Français de l’étranger, l’attachement à la France reste vif malgré la distance.  De plus en plus nombreux, les Français de l’étranger doivent avoir la possibilité, sans que cela constitue une défense communautariste, d’exprimer des choix démocratiques dans le cadre de la représentation nationale et sur les sujets qui les concernent à leur échelon de proximité déterritorialisé.


En effet, la démocratie locale doit être encouragée, pour les Français résidant sur le territoire français et également pour les Français de l’étranger. Une réforme de l’Assemblée des Français de l’Etranger en une véritable collectivité doit donc être envisagée.


Vous avez émis le souhait d’abroger la circulaire Guéant concernant les étudiants étrangers. Quelle politique de coopération universitaire souhaitez-vous mettre en place ? Les étudiants concernés auront-ils la possibilité d’entamer leur carrière professionnelle en France?


Si je suis élu président de la République, dès les deux premiers mois de mon mandat, j’abrogerai, en effet,  les circulaires dites « Guéant ». Elles ont porté gravement préjudice aux étudiants étrangers, mais aussi à nos entreprises, à nos universités et à l'image de la France. Il importe de réaffirmer une évidence : l’accueil par notre pays des étudiants étrangers représente une chance pour eux-mêmes mais aussi pour nous. Au-delà, ce sont bien les dispositions législatives relatives aux étudiants étrangers qu'il faudra revoir dans le cadre d'une loi globale sur l'immigration. Je donnerai une impulsion aux échanges entre universités françaises et étrangères. C'est aussi la condition de la compétitivité de nos universités.


Quel message souhaitez-vous faire passer aux Français de l’étranger ?


Vous êtes deux millions et demi de Français de l’étranger établis hors de nos frontières. Et par votre impact économique, social et culturel au bénéfice de la France à l’étranger, vous exercez une influence encore bien supérieur à ce chiffre. Irremplaçables ambassadeurs de notre culture, de notre langue, de notre culture, vous êtes aussi les garants de la présence commerciale de la France à l’international et contribué, à ce titre, à la vitalité de son économie et à l’emploi. Enfin, votre ouverture multiculturelle apporte assurément un éclairage novateur et extrêmement précieux sur l’évolution de notre pays. En un mot, vous êtes une chance pour la France !
Et pourtant, le quinquennat qui s’achève aura été celui d’un cruel recul de l’action publique partout et dans tous les domaines. Je ne citerai que les exemples de la déliquescence du réseau consulaire ou de l’enseignement français rendu toujours moins accessible au plus grand nombre.


Français qui vivez à l’étranger, vous êtes des Français à part entière, fondés à revendiquer une présence de la puissance publique à vos côtés.


Vous avez aussi les  mêmes attentes, les mêmes espérances, les mêmes envies de changement.

Les 5 et 6 mai, je sollicite votre confiance pour rendre ce changement possible.


Article paru sur lepetitjournal.com - mardi 8 mai 2012

Crédits photos : AFP

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L'auteur : Luc Allain


Luc Allain Mes articles

Formation : Sciences Po Aix-en-Provence + M2 Journalisme politique à l'international

Participation à : Public Sénat, Lepetitjournal.com, La Provence, The Ground, Tv7campus, Tv7 Provence, Le cercle des économistes


Médias : Web, presse écrite, photo

Bio : Diplômé de Sciences Po Aix, j'ai d'abord travaillé sur les élections législatives et présidentielle pour les 2,5 millions de français expatriés. J'ai ensuite arpenté les couloirs du Sénat pour Public Sénat avant de travailler comme responsable éditorial d'un webzine à destination des étrangers francophiles, le tout saupoudré de piges. Photographe à mes heures perdues.