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Tours : un tramway à 622 millions d'euros

Publié le 13 mars 2014 par Gabriel Siméon | Politique  
C’était la mesure phare de son programme électoral de 2008 : la construction d’une première ligne de tramway. Cinq ans après, le tram de Jean Germain est sur les rails. Inventaire de ce qui roule et de ce qui patine.

 Le tramway devant l'Hôtel de ville de Tours


La partie n'était pas gagnée d’avance. Il y a six ans, le challenger UMP à la mairie, Renaud Donnedieu de Vabres, s’y était tellement opposé que la campagne avait tourné au référendum pour ou contre. Le tramway fait aujourd’hui la quasi unanimité. « Certains quartiers sont plus ouverts et plus accessibles, cela crée une mixité », reconnaît Sophie Auconie, députée européenne (UDI) et conseillère municipale. « C’est un bon moyen de transport et un bon investissement public pour dynamiser la ville », concède Pierre Bitoun, ténor du Parti de Gauche local. Au Medef aussi, on y croit : «C’est une valeur sûre pour le développement économique », estime Claude Paris, président de l’antenne locale. « Ma satisfaction est de l’avoir livré à temps, ce qui n’est pas évident dans ce genre de dossier », complétait sans triomphalisme Jean Germain dans un salon feutré du Sénat, quelques jours après l’inauguration.

Manque de concertation et fortes contestations

Mais une fois entendu ce concert de louanges, plusieurs points dérangent encore. «Tout s’est décidé au niveau du Sitcat, le syndicat des transports en commun de l’agglomération, sans concertation avec les associations. Beaucoup d’entre elles privilégiaient une solution tram-train, qui aurait permis de desservir toute la banlieue », déplore François Louault, président de l’Association pour la qualité de vie dans l’agglomération tourangelle (Aquavit). Le choix du tracé Tours nord-Joué-lès- Tours est aussi contesté. «On aurait dû faire passer le tram par les hôpitaux Trousseau et Bretonneau et la zone d’activité où se trouvent Ikea et le stade du TFC », regrette Sophie Auconie. Les trois années de travaux ont pesé sur les résultats des commerçants du centre-ville. Certains ont dû licencier. Pour calmer la grogne, Jean Germain a débloqué 1,8million d’euros pour les commerçants les plus touchés. « Le maire a fait le dos rond, mais les indemnisations n’ont pas été à la hauteur », glisse le président du Medef local.

Arrachage d’arbres et dérives budgétaires

Les travaux ont aussi eu un impact sur la flore locale. Plus de 1400 arbres, centenaires pour certains, auraient été abattus pour libérer le passage au tramway, selon l’Aquavit. Une pétition en ligne réunissant près de 400 signatures au moment de l’inauguration appelait à « mettre un terme à la destruction du patrimoine arboré à Tours et dans l’agglomération ». L’adjoint au maire chargé de « l’exemplarité environnementale », François Lafourcade (EE-LV), reconnaît des « abus » mais ne voit pas « comment on aurait pu faire zigzaguer le tramway entre les arbres ». 2361 arbres précisément doivent être replantés, annonce le Sitcat.

Un tramway à 622 millions d’euros !

C’est surtout sur le financement de cette première ligne que les critiques se concentrent. Estimé à 290 millions d’euros dans le programme de campagne de la liste Germain aux municipales de 2008, le coût total n’a cessé de croître depuis. De 369,1 millions d’euros en 2010, il est passé à 433,1millions d’euros (hors taxes) au moment de l’inauguration. Soit une hausse de plus de 45% par rapport au premier devis. « Le coût a été délibérément sous évalué pour échapper à l’enquête qui doit avoir lieu lorsqu’un projet ferroviaire dépasse les 300 millions d’euros», dénonce François Louault, de l’Aquavit. « Ce que l’on a payé est conforme à ce que l’on avait annoncé », se défend, de son côté, Jean Germain. 

Alors que s’est-il passé ? Partant du coût estimé en 2010, un document du Sitcat justifie les 64 millions d’euros d’augmentation par une « actualisation des coûts » des marchés publics de 48 millions d’euros, complétée par 9,5 millions liés au programme transports et aménagements et 6,5 millions déboursés pour acquérir certaines parcelles (dont 453000 euros pour une emprise de 17 mètres carrés d’un local rue Charles-Gille en vue d’y construire une arcade…). Un dépassement qualifié de « modeste » à la mairie, mais qui ne passe pas auprès des associations.

Surtout qu’il faut ajouter à cela les sommes déboursées par la ville de Tours pour dévier les réseaux d’eau — près de 13 millions d’euros d’après la mairie — ainsi que les intérêts liés aux emprunts : environ 107millions d’euros pour le prêt de la Banque européenne d’investissement (d’un montant de 150 millions d’euros à 4% sur trente ans) et 69 millions pour celui de la Caisse des dépôts et consignations (105,6 millions d’euros à 3,7% sur trente ans). Ce qui porte l’enveloppe totale, une fois tout remboursé et hors coût d’exploitation, à 622millions d’euros. Plus du double de celle annoncée en 2008 !

Au Sitcat, on rétorque que les coûts d’exploitation et les intérêts relèvent du coût de fonctionnement, que le syndicat ne souhaite pas communiquer : « Il y aura des changements importants dans les prochains mois, ce qui aura des répercussions sur les coûts d’exploitation, publiés en 2014 », explique (sic) Jean-Gérard Pommier, vice-président du Sitcat. « La transparence n’est pas la qualité première de Jean Germain. On n’aura jamais le coût total du tramway », tempête Sophie Auconie. L’opposition municipale estime certaines dépenses discutables, comme le choix de pavés de granit noir importés de Chine ou celui d’oeuvres de Daniel Buren pour embellir le parcours… En mairie, un adjoint concède que certaines alternatives « auraient permis d’avoir une enveloppe moins élevée ». Un rapport de la chambre régionale des comptes est attendu fin 2013.


 La devanture du local rue Charles Gille acquise par la mairie à prix d'or


Dernier accroc, l’interdiction de manifester rue Nationale où circule désormais le tram. «C’est une petite chose qui signifie beaucoup», relève Pierre Bitoun, du Parti de gauche. « On n’interdit pas les manifestations, on demande à ce qu’elles empruntent d’autres parcours. Il y a d’autres moyens de se montrer que d’emmerder tout le monde en arrêtant le tramway! » s’emporte Jean Germain. Lors de l’inauguration, le maire a répété que cette première ligne n’était « que le commencement ».


Gabriel Siméon
Photos : G.S.

Article publié en novembre 2013 dans L'Expansion

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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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