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Sous-titreurs en série

Publié le 09 mars 2014 par Camille Larbey Gabriel Siméon | Médias  Culture  
En matant toutes ces séries qu’on télécharge, on s’est tous déjà demandés à qui appartenaient ces petites mains posant les sous-titres en bas de l’écran. Pour "Gonzaï", ces héros anonymes rentrent enfin dans le champ.


S'il vivait aujourd’hui, Voltaire regarderait la chaîne HBO, se passionnerait pour Breaking Bad et House of Cards et ferait probablement parti de l'armée de l'ombre des bénévoles qui traduisent les séries étrangères en Français. Pourquoi Voltaire ? Sur son temps libre, le philosophe s’amusait à traduire les œuvres anglaises de John Locke, Samuel Butler et Shakespeare. Du reste, il fût le premier à le faire. Mais pas pour le pognon – il était plein aux as grâce à ses placements financiers futés – plutôt pour l’amour du mot et le plaisir de diffuser des auteurs encore méconnus du public lettré Français.
300 ans plus tard, cette pratique a un nom : le "fansubbing", contraction de "fan" et de "subtitle ". Un terme que le Journal Officiel traduit par "sous-titrage sauvage" et définit en ces termes : établissement d’une version sous-titrée d’un film ou d’une série, réalisée sans autorisation par des amateurs, en marge des circuits commerciaux. Sauvage ? La mention a de quoi faire marrer. Au contraire, le fansubbing a tout de la petite mécanique fordiste bien rodée avec sa distribution des tâches au service de la productivité. C'est que depuis les débuts, il y a près de trente ans, ces amateurs ont eu le temps de perfectionner la technique. Jusqu'à emprunter désormais aux méthodes de travail des sous-titreurs professionnels.

Si vous avez raté les précédents épisodes

Retour au début du fansubbing, fin des années 80. Seulement 5 % des animes japonais sont distribués dans le reste du monde. Les fans commencent à s'échanger sous le manteau des VHS d'animes piratés et sous-titrés, totalement inédits. Les premiers occidentaux à avoir vu Tekkaman Blade ou Macross 7 remercieront les fansubbers de l'époque, avant tout de grands bricoleurs disposant de lecteurs laserdisc et VHS, de bandes magnétiques, d'un Amiga (années 1980 obligent), ainsi que d’un bon réseau pour importer les épisodes sur laserdisc. Ca, c’est l'époque du "pré-fansubbing". S’il fallait situer l’an 1 de la pratique en France, ce serait 2002, année où se lance le site Forom.com. Entièrement consacré aux séries américaines, c'est là que se partagent les premiers sous-titres, où se montent les premières équipes de subbers et où toute la communauté traduit tranquille émile. Le raout est de courte durée : sachant très bien que les subbers travaillent gratuitement, le site commence à proposer un abonnement payant pour télécharger les sous-titres plus rapidement et supprimer la pub. Mécontent qu'il se fasse de la thune sur leur dos, des subbers partisans du tout gratuit lancent en 2006 Sub-Way.fr. On y trouve des sous-titres de meilleure qualité et fréquemment actualisés. La Strike Team et les Lords Of Kobol comptent alors parmi les précurseurs d’un subbing de qualité impeccable.
2007 sonne l'heure de la reconnaissance médiatique. Jethro, responsable de la Perfect Team, a droit aux honneurs d’un papier dans Télérama. Dans la sphère fansub, ça grince des dents : Jethro et sa team seraient « des gros tacherons ». En 2009 arrivent les premières emmerdes avec les majors. Les mises en demeurent se succèdent, les sites français Frigorifix et Sub-Way ferment. Subfactory.fr et Sous-titres.eu prennent la relève, et ont toujours la pêche.

Surdoués du sous-titre

De ces Oompa Loompas du sous-titrage, on ne retient en général que quelques noms à la fin des épisodes. En France ils seraient plusieurs centaines répartis dans 87 équipes actives, selon les récentes recherches de Stéphanie Genty, maître de conférence à l'université d'Evry spécialisée dans la traduction audiovisuelle. Si certaines teams rejettent la notion de hiérarchie, chacune a son responsable en charge de recruter, attribuer les missions, récupérer les différentes parties et publier les sous-titres. "L'important est que les tâches soient bien définies pour qu'on soit efficace", explique Benjamin, 22 ans, coordinateur de la Giggity Team. Un vrai boulot de manager d'entreprise… sauf que les membres se rencontrent rarement en vrai, préférant communiquer par mail, Twitter, IRC ou Google docs interposés. Pour recruter, les équipes préfèrent les annonces en ligne sur les sites de référence, comme U-Sub.net. "C'est comme si on bossait dans un immense open-space et qu'on entende parfois gueuler 'Hé, j'ai besoin d'aide par ici !'. Quelques personnes vont alors aller vers le crieur. Il y a un grande mobilité et une fort entraide au sein de la communauté", analyse Benjamin de l'Artefacts Team. Les critères sont souvent exigeants : motivation, disponibilité, et bien sûr intérêt pour la série concernée. La Giggity Team veille aussi à garder des candidatures spontanées sous le coude – une quinzaine – au cas où la main d'œuvre viendrait à manquer.

Car un sous-titre se fabrique rarement seul : il faut récupérer le transcript (les sous-titres Anglais) et parfois supprimer les didascalies, puis traduire, synchroniser les textes avec la vidéo, relire et encoder sous différents formats avant de diffuser le fichier sur les sites web dédiés. Relectures supplémentaires et questionnements quasi métaphysiques rallongent parfois la durée des étapes : faut-il ou non traduire les chansons, en conserver les rimes, adapter les marques, les références culturelles ? Supprimer des informations non essentielles pour arriver à suivre le débit de parole ? Les règles varient d'une équipe à l'autre. Fort de onze membres, la Giggity Team, qui s'occupe d'American Dad!, The Big Bang Theory, Family Guy et The Cleveland Show, a choisi la qualité plutôt que la rapidité. Le groupe sous-titre en moyenne quatre épisodes par semaine en veillant à ce que les textes soient impeccables. Ce qui représente pour Benjamin, d'abord étudiant ingénieur, pas moins de huit et dix heures par semaine, "effectuées le soir en rentrant des cours ou dans le train". Une rigueur qui étonne jusque dans le milieu universitaire : "Les fansubbers parviennent à imiter les pros dans leurs méthodes de travail et le fait d'être en équipe, avec un chef d'orchestre, leur permet de travailler vite et bien", observe Stéphanie Genty. Autre atout, à la différence des pros traduisant pour le spectateur lambda, les fansubbers "travaillent d'abord pour les fans et dialoguent en ligne avec eux. Ça a une influence positive sur la traduction", affirme l'enseignante.

D'autres collectifs n'ont pas la même rigueur. Appelez les "fast-subbers", "speedsubbers", "dirtsubbers"… Leur objectif : sortir les sous-titres le plus rapidement possible après la première diffusion de l'épisode. D'où des textes souvent bourrés de fautes, de contresens, de tutoiements inopportuns, quand ils ne sont pas carrément absents d'une scène. Et la réputation des fansubbers en souffre : "C'est nuisible pour nous mais d'abord pour les spectateurs qui ont à lire des fautes abominables, et pour les séries en général car les efforts que les producteurs ou scénaristes ont mis dans les dialogues sont réduits à néant", analyse le "patron" de la Giggity Team. Un autre confie haïr les fastsubs "plus que Staline haïssait les minorités". Plus zen, Nicolas "Kakiharra" de la même équipe préfère les voir comme un "complément aux fansubs : au moins les gens peuvent choisir entre avoir rapidement une traduction potentiellement mauvaise ou attendre une semaine pour des sous-titres de qualité". Malgré l'hérésie fastsub, les deux communautés sont poreuses. Certains fastsubbers finissent même par rejoindre la première division, composée des équipes de fansubbers rigoureux.




Ma vie en V.O.

C'est con à dire, mais la plupart des fansubbers ont une vie en dehors des séries. Beaucoup sont étudiants, d'autres infographistes, profs, douaniers ou livreurs de pizza. Les boulimiques sont rares dans le "métier", mais ils existent. Dorothé aka MPM, la trentaine et subbeuse depuis six ans dans le collectif La Fabrique, a vu à un moment son activité de sous-titrage passer de neuf heures par semaine à neuf heures… par jour. Certains deviennent même de vraies stars, à l'instar d'Elderman, un pseudo qu'on a tous déjà aperçu sous la forme "Sync by Elderman" en terminant un épisode de Game of Thrones, House of Cards ou True Blood. En près de cinq ans, Elderman a déjà plus de 5000 sous-titres à son actif, et plus de 14 000 en ajoutant les différents formats d'encodage. Ce qui revient à plus de sept sous-titres produits par jour. Des internautes en sont arrivés à demander s'il s'agissait d'une seule et même personne.

Contacté début août, Elderman nous l’a confirmé : il est bien "une seule et même personne" et il réalise seul tous les sous-titres signés de son pseudo. Comment fait-il pour être aussi présent dans les versions françaises, alors qu'il ne pipe pas un mot dans notre langue ? Simple : Elderman est un "sub-dealer" qui passe minimum dix-huit heures par semaine à réaliser les sous-titres anglais des séries populaires, transcripts illico récupérés pour leur traduction par les fansubbers français via le site Addic7ed.com dont il est un membre actif. "J'ai aussi aidé des fansubbers du monde entier à comprendre des mots d'argot américain et d'autres expressions non verbales, raconte Elderman – qui ne voudra pas donner son vrai nom. Le décalage horaire est parfois précieux quand il s'agit de traduire rapidement un épisode. A force, je connais plus de subbers en Europe, en Amérique du Sud et en Asie qu'aux Etats-Unis". On a aussi appris qu'Elderman a… 67 ans, qu'il habite à Jacksonville en Floride, qu'il passe le reste de son temps de retraité à animer un Tumblr dédié à la chanteuse Michelle Chamuel (finaliste de l'édition US 2013 de The Voice) et à s'occuper de… ses deux chevaux.
Une chose nous a cependant titillés : pourquoi réalise-t-il des sous-titres anglais pour des vidéos déjà en Anglais ? Parce que pépé devient dur de la feuille : "Depuis pas mal d'années je préfère regarder les films et les séries avec des sous-titres. Les dialogues sont parfois trop rapides et mal prononcés, dans un accent pas toujours compréhensible ou une langue étrangère, et avoir un texte aide à en saisir toutes les subtilités. Alors j'ai commencé à produire les miens", répond papy. Chaque fansubber invoque ses propres motivations. "On a une petite fierté à se dire que sans nous certaines séries seraient peut-être laissées à l’abandon", explique Benjamin de la Giggyteam. Tandis que pour Nicolas "Kakiharra", "participer comme je le fais est un juste – et très limité – retour des choses".

Pas vu, pas pris

Parmi les sous-titreurs amateurs et ceux qui profitent de leur travail, certains estiment qu'il n'est pas illégal de fansubber une série tant qu'elle n’est pas distribuée en France par les canaux officiels. En fait, non. Selon l’article 5 de la Convention de Berne, ratifiée par 184 pays, une œuvre licenciée dans son pays d’origine est immédiatement protégée dans les autres pays signataires. Certains insistent : "Je suis sûr de faire quelque chose de juste : permettre l'accès gratuit à la culture", défend Nicolas. D'autres se réfugient sous l'anonymat : "Ils ne connaissent pas mon nom, donc je n'ai pas peur ! Surtout qu'on leur rend service en leur faisant (indirectement) de la promotion", affirme Bjam1m de la Giggity Team. Pour Elderman, notre subdealer en rocking chair, aucun appel, lettre ou assignation à ce jour : "Est-ce qu'une Google traduction est illégale? Je fais des sous-titres pour mon usage personnel, ce qui est tout à fait légal. Est-ce que je dois réclamer un copyright pour mon travail? Est ce que mon travail est une violation de droit d'un copyright ? Un sous-titre n'est après tout qu'un morceau de quelque chose. Cela n'a en soi aucune valeur".
 
Les éditeurs ne peuvent peut-être pas grand chose contre "Internet", mais ils peuvent faire avec. Les animes japonais ont vu le développement du simulcast : l'épisode est préalablement traduit avant sa sortie nationale par des sous-titreurs pros pour une diffusion immédiate en VOD dans les autres pays. Du côté des séries US, la méthode est plus rare. TF1 tentera l'expérience en 2007 en proposant des VOD d'Heroes dès le lendemain de leur diffusion US et, de bonne foi, les fansubbers français retireront immédiatement les sous-titres disponibles sur leurs sites. Car s'il n'y a ni manque ni attente à combler, pensent-ils, leur fonction n'a plus lieu d'être. Benjamin : "Nos motivations ne sont pas l'argent, juste le partage. A mon avis le fansubbing existera tant que l’offre légale sera inadaptée aux nouvelles technologies. Il faut que les majors fassent des efforts pour se moderniser".

Des lettres et des chiffres

Bon gré mal gré, les traducteurs pros ont fini par s'accommoder de cette "concurrence". Estelle Renard, traductrice professionnelle et vice-présidente de l'Association des traducteurs et auteurs de l'audiovisuel, relativisait pourtant leurs saines intentions en 2009 dans le magazine Générique(s) : "Le seul reproche que j’adresserais au fansub, c’est de sortir des limites qui devraient être les siennes, celles de l’amateurisme, et de tomber dans le panneau de la gratuité, en se parant des beaux habits de Robin des Bois […] La menace que cela fait peser sur notre métier, c’est qu’il disparaisse en tant que tel. […] Parce que, dans un monde où tout s’obtiendrait gratuitement et où tout serait traduit gratuitement, il n’y aurait tout simplement plus de séries. Ou alors noyées sous la publicité". Elle enchaîne : "Mais la vraie concurrence déloyale, elle est d’abord due aux sociétés de sous-titrage profitant d’un quasi-monopole pour forcer les gens à travailler à des tarifs dérisoires. Voilà les vrais pirates". De l’autre coté du prisme, certains continuent de voir le fansubbing d'un œil bienveillant. Comme Charlène Irina, traductrice free lance de 25 ans qui planche sur la prochaine saison des Simpsons qui estime que "les sous titres pirates ne sont pas une concurrence, et que le spectateur doit avoir le choix entre deux services différents, même s'il l'un est de moins bonne qualité". Bonne joueuse, elle reconnaît même parfois s'aider "des sous-titres faits par ces collectifs pour mieux comprendre certains mots".

Si l'esprit de la série sera toujours mieux compris par ces subbers – avant tout fans – le sous-titrage reste malgré tout un business. Au même titre qu'un doubleur est comédien, le sous-titreur pro est auteur - chaque année, environ 10 000 œuvres de doublage et de sous-titrages sont déposées auprès de la Sacem. En France, près de 300 personnes vivraient de ce métier. Vu la frénésie actuelle des séries US, le fansubbing a encore de beaux jours devant lui et le petit monde universitaire commence même gentiment à lorgner dessus. Des recherches ont déjà lieu sur le sujet en Espagne, Italie, Grèce et Angleterre. La France est un peu à la bourre : à peine un petit colloque en 2010. On prend les paris que Jean-Pierre Pernaut en parlera dans son 13H dans un an ou deux.

Camille Larbey & Gabriel Siméon
article publié dans Gonzaï
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Vocable, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

Participation à : Libération, Science & Vie, 01net (mag), Metronews, Les Inrockuptibles, L'Express, L'Expansion, L'Humanité-Dimanche, La Gazette des communes, Neon, Grazia, Atlantico, L'Usine nouvelle, La Provence, Le Dauphiné libéré, L'Eco, Technikart, Vice, Gonzaï, The Ground, La Gazette Drouot, Industrie & technologies, Maxisciences, Frankreich erleben, TV7 Provence, France Bleu Vaucluse

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