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Patrick Poivey : "Bruce Willis est dans la lumière, mais moi je suis libre"

Publié le 03 août 2013 par Camille Larbey Gabriel Siméon | Culture  
Bruce Willis, Tom Cruise, Mickey Rourke : Patrick Poivey a doublé les plus grands, mais aussi prêté sa voix aux pires publicités. On a rencontré ce comédien lucide et on l’a laissé faire le point sur sa vie, son oeuvre.


Quand tu t'entends, ça te fais pas bizarre ?

Patrick Poivey : Si, c'est très gênant. En général, une fois que la scène est montée, tu ne te supportes pas à l'écran. Quand j'écoute ma voix superposée à l'acteur je me dis : « Rho putain c'est pas possible, mais c'est qui lui ? ». C'est un réflexe de pudeur. Si à ce moment précis tu te trouves génial, alors faut changer de métier.

Ce métier, comment y es-tu arrivé ?
Enfant, je voulais devenir officier de marine et faire le tour du monde en bateau [il se marre]. J'ai donc été dans la marine pour mon service militaire. Je suis resté 14 mois à Tahiti puis Mururoa [l'un des deux atolls des Tuamotu où ont notamment eu lieu les derniers essais nucléaires français, ndrl]. A 19 ans, alors que je faisais médecine, j'ai eu un grave accident de bagnole. Fracture du bassin. J'ai dû rester alité six mois à l'hôpital. Impossible de reprendre mes études, et je m'ennuyais ferme à la maison. Mon frère m'a donc dit : « Tu devrais faire du théâtre pour t'amuser un peu ». C'est comme ça que je me suis retrouvé à jouer les vingt années suivantes. A l'époque, quand tu signais, ça durait. Une pièce, tu pouvais la jouer quatre ans. Au final, je m'ennuyais un peu dans la journée…

Quel a été l'élément déclencheur ?
Un jour j'ai demandé à Paul Meurisse ce que je pouvais faire dans la journée pour pas m'emmerder. Il me dit : « Mais attendez Patrick, y a des gazelles partout ! ». Je lui dis : « Oui, mais une ou deux gazelles par jour ça devient une habitude, et c'est chiant ». Il me dit : « Effectivement, vu comme ça, c'est chiant ». Il revient vers moi deux jours plus tard en me demandant si je connaissais la post-synchronisation, et le lendemain un directeur artistique m'a appelé. On était au début des années 1970. J'ai fait des petits trucs, j'ai appris, puis d'un seul coup on m'a fait confiance en me filant des grands rôles. J'ai eu la chance extraordinaire de doubler des merveilles. Je me souviens encore du jour où on m'a appelé pour doubler Kenneth Branagh. C'est le rêve d'une vie. Daniel Day Lewis aussi ! Le doublage on dit que c'est une histoire de piston, mais c'est de la connerie. On t'appelle parce que t'es malléable. Et que t'as un peu de talent des fois peut être…

Qu'est ce qui est dur à doubler pour un doubleur ?
Les films japonais c'est très guttural et ils ne parlent pas rapidement. Mais le plus dur, c'est les films brésiliens, car se termine toujours en « chpâoo » « chmâoo ». Qu'est-ce qu'on peut mettre sur ces « chpâoo » et ces « chmâoo » ? Surtout qu'ils le font vachement large, tu vois, alors le doubleur il se dit « aïe aïe aïe ». En revanche, la langue la plus facile à adapter pour nous, c'est le polonais.

Pourquoi le polonais ?
Va comprendre.... C'est le plus facile pour coller à l'original.

Si doubleur se charge d'un comédien qui joue comme une pelle, va-t-il chercher à sauver sa performance ? Comment ça se passe d'un point de vue déontologique ?
En principe aucun acteur ne joue comme une pelle. C'est un truc qu'on a créé en France ça, le « ouais, c'est un mauvais acteur ». Aux USA, un mauvais acteur n'est pas un acteur. Après, certains sont moins à l'aise que d'autres. Le directeur artistique, en concertation avec les distributeurs, peut alors prendre la décision de transformer un peu le rôle pour rehausser la prestation. Mais on ne peut pas faire un bon film d'un mauvais film. On peut juste essayer de l'abîmer le moins possible.

Tu dis « abîmer » un film...
Je dis abîmer car il n'y a que l'original qui compte. C'est normal. J'entends des gens dans ce métier dire qu'ils ont amélioré le film. Eux, faut tout de suite les envoyer à l'hôpital psychiatrique.

Comment as-tu trouvé, façonné la voix de Bruce Willis ?
Il a ce truc exceptionnel dans son regard, à la fois charmeur, comique et cynique. Quand la tension est importante, il a cet œil qui frise et t'indique comment jouer. Sa voix s'impose d'elle-même.

Tu as aussi doublé Tom Cruise, dans Top Gun notamment, mais à un moment de ta carrière on te demande de choisir entre lui et Bruce Willis. Pourquoi avoir préféré Bruce Willis ?
J'ai l'ai choisi parce qu'avec lui je m'amuse. Tom Cruise est un acteur très sérieux, totalement perfectionniste, qui rie rarement. « Regardez, je suis le meilleur acteur du monde », voilà ce qu'il fait. Tandis que Willis, il se fout de lui même. Il y a forcément une complicité qui doit se créer entre toi et lui. Exactement. Ce qui est fabuleux c'est que je le connais bien et qu'il arrive encore à me surprendre. C'est la clé de ce qu'il fait.



Ecouter Patrick Poivey évoquer ses liens avec Bruce Willis




C'est pas parfois frustrant cette célébrité à sens unique ?

Non, c'est le jeu : t'as signé, et si ça te plaît pas, tu fais autre chose. En fait, ça me fait plutôt rire cette histoire d'ombre et de lumière. C'est lui qu'est dans la lumière, mais c'est moi qui suis libre.

La production ne t'avait pas retenu pour le doublage de Willis dans Le Cinquième Elément.
Pourquoi ?
C'est une histoire intestine du métier. Quelqu'un a fait courir le bruit que je demandais trop cher et [Luc] Besson a dit non. Mon vrai tarif, il ne le connaissait pas. Alors après m'être fait piéger sur ce film, j'ai fait circuler mes tarifs dans toutes les boites de prod. Tout le monde les connaît depuis.

On peut le connaître ce tarif ?
Non.

On est allé chercher des chiffres...
Bon, je vous le dis : c'est 10 000 euros [par film]. Mais en France on est trois, pas plus, à pouvoir demander ça.

Il existe combien de "doubleur stars" en France ?
Une douzaine à peu près à qui on file des gros trucs.

Toi et les onze autres, vous en vivez bien ?
C'est simple, Bruce Willis fait seulement trois films en deux ans, donc je fais autre chose pour nourrir mes gosses. Notre quotidien, c'est une palette : on fait de la pub, de l'habillage radio, des commentaires pour la BBC, du documentaire animalier, du théâtre... Au final, bon an mal an, t'as la vie d'un jeune cadre. Mais c'est pas Byzance.

Comment ne pas devenir schizophrène quand on est doubleur ?
C'est l'inverse en fait. On va vachement bien car la thérapie est gratuite. A l'écran, entre les fusillades et les histoires d'amour, t'es tout le temps en train de tuer des gens ou de dire « je t'aime ». Ça te soigne. Une façon d'extérioriser tes pulsions humaines, en gros. Et sans t'abîmer. Quand t'es face au micro, t'es obligé de faire sortir tes pulsions. Au final, la peur de la mort et les autres angoisses te passent au dessus de la tête.

Avec le temps est-ce que ta voix vieillit ?
Tu perds un peu d'aigus, mais en général une voix ne vieillit pas. C'est plutôt la diction qui devient nulle, c'est l'appareil dentaire qui est moins performant (rires).

Avec une voix pareille, on imagine que tu dois souvent faire marrer tes potes…
Non, car étant sous contrat tu peux pas parler du film, donc tu t'amuses pas vraiment avec toutes ces conneries.


Quel est ton premier souvenir de cinéma ?
C'était dans une salle de la rue de Rennes à Paris, je devais avoir 14 ans. Françoise Arnoul, 20 ans, belle comme le jour et amoureuse, qui d'un seul coup se déshabille. C'était la première fois qu'on voyait la poitrine dénudée d'une femme.

Tu regardes les films plutôt en VO ou VF ?
Ça dépend. Les films de cow-boy je les regarde souvent en VO et parfois en VF pour voir comment ça a été doublé. Mais quand c'est un Woody Allen, je peux pas le regarder en VO. Je comprends rien, c'est du yiddish new-yorkais avec un humour gigantissime que même les New-yorkais ne comprennent pas. Du coup je le regarde d'abord en version originale sous-titrée, puis en version doublée et, en dernier, en version originale.

Quels doubleurs t'ont marqué ?
Tous sont de très grand comédiens : Richard Darbois [voix française d'Harrison Ford, Richard Gere, Patrick Swayze et du génie d'Aladdin], Jean-Pierre Moulin [Jack Nicholson, Anthony Hopkins], Roger Carel [C-3PO, le docteur Folamour, Charlie Chaplin dans Le Dictateur], Gérard Hernandez [Dennis Hopper dans Apocalypse Now] et j'en passe... Un doubleur est avant tout un comédien. D'ailleurs on parle de « doublage », mais c'est de « post-synchronisation » qu'il faut parler. Dans le métier, doublage, c'est un peu péjoratif.


Parle nous de l'évolution du métier.
Au début le son était fait de gélatine et il était impossible de le réentendre. On appelait ça l'optique. Après il y a eu la magnétique, avec une seule piste mais qui permettait de se réécouter. Puis on est passé de six pistes à vingt-quatre, et de l'analogique on est passé au numérique. Les moyens actuels offrent un rendu hors du commun : musique, bruitages, parole, le moindre petit bruit est modifiable.

Quel rôle joue le directeur artistique ?
Il est là pour me pointer les nuances du personnage et pour me maintenir dans le rôle. Il y a cinquante façons différentes de dire un simple « oui », alors si on se laissait aller on détournerait le film tous le temps. On n'est pas maître de ce qu'on fait.

Si plusieurs acteurs que t'as l'habitude de « post-synchroniser » jouent dans un même film, ça se passe comment ?
C'est arrivé avec Don Johnson et Mickey Rourke dans Harley Davidson and the Malboro Man. J'ai du choisir [Mickey Rourke, ndrl].

Et le jour où Willis plaquera tout ?
C'est marrant que vous me posiez cette question car je sens qu'il va bientôt dire « stop, y en a marre ». Il a déjà plusieurs filles, mais il fera des gosses jusqu'à temps d'avoir un garçon. Et je pense qu'à ce moment là il arrêtera sa carrière. C'est un sacré loulou.

Propos recueillis par Camille Larbey et Gabriel Siméon

Entretien publié en avril 2013 dans Gonzaï Magazine #2
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