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Interview de Grand Corps Malade

Publié le 04 juin 2011 par Camille Larbey | Culture  
A l’occasion de son concert à Berlin le 26 janvier 2010 à l'Admiralspalast, la Gazette de Berlin a rencontré Grand Corps Malade. Bien calé dans son fauteuil, Fabien Marsaud alias Grand Corps Malade nous accueile avec le sourire. A travers cette rencontre, nous avons découvert un garçon simple, sincère et pudique. Sa voix grave raisonne et captive en douceur l’auditeur.
Est-ce votre première venue à Berlin ?

Oui ! 

Qu’évoquait l’Allemagne pour vous?

Je n’avais pas vraiment d’à priori. Les personnes que je connaissais et qui étaient allé à Berlin m’avaient dis que c’était une ville super. J’étais très content de venir, je suis arrivé plus tôt et j’en ai profité pour voir des gens, des élèves, des écoles.

Qu’avez vous fait avec les élèves ?

J’ai rencontré des élèves, pas forcément francophones, qui ont travaillé sur mes textes avec des traducteurs et qui ont eux-mêmes écrit des textes pour les slamer. J’étais aussi avec Bas Böttcher, un slameur allemand, et les élèves nous ont posé des questions sur notre parcours, le slam, notre manière d’écrire. C’était très sympa.

 Justement, vous vous produisez à Berlin avec Bas Bötscher, est ce que des connexions se mettent en place entre les slameurs des différents pays européens ?

Non, très peu. Mais c’est normal car à la différence du rap, qui a plus de 20 ans, le slam est très émergeant. En France il y a encore des personnes qui ne savent pas ce que c’est que le slam. De moins en moins c’est vrai car depuis 2-3 ans on en entend beaucoup beaucoup parler (rire). Dans certains pays quelques slameurs connus commencent à émerger donc ça c’est la première étape avant qu’il y ait des échanges et des featuring internationaux. Ca va prendre encore un peu de temps.

Vous connaissez d’autres slameurs étrangers ?

Je connais quelques slameurs québécois car il y a une scène très active là-bas. J’ai déjà fais une ou deux collaborations sur scène avec une artiste qui s’appelle Queen Ka, qui est super talentueuse et qui a une énergie de dingue. Certes, on a la langue qui nous unit, bien qu’elle a des expressions et un accent propre, ce qui est d’ailleurs intéressant justement. C’est plus facile de créer lorsqu’on parle la même langue.

 
En France, quand on pense au slam, on pense d’abord à vous mais aussi à Abd Al Malik. Vous vous connaissez, vous appréciez ?

Oui, on s’est pas mal croisé sur les plateaux télé. La petite différence, comme il le dit lui même, c’est qu’il n’est pas du tout slameur. C’est vraiment un truc de média qui fait qu’on a été associé. Lui il vient du rap, il est rappeur, il l’a toujours dit. Il n’a jamais slamé dans les petits bars, il ne vient pas du tout de ce milieux là. Mais comme il a fait un album, « Gilbratar », où il ne rappait pas sur le beat, comme dans le rap traditionnel et qu’il s’est ouvert à des musiques différentes, les gens ont vite fait l’amalgame avec le slam. Ce n’est pas une critique car il le dit lui même mais on ne vient pas du même milieux. Il n’est pas slameur comme je ne suis pas rappeur.

Dans votre écriture, vous abordez un large panel de sujets. Vous posez vous des restrictions ?

Je ne m’interdis rien , je n’ai pas d’à priori sur tel ou tel sujet. C’est vraiment au feeling. Il y a des thèmes où je me dis « Ben tiens, j’ai envie de parler de ça, je l’avais jamais fais auparavant ». Il n’y a pas de thème que je veux absolument aborder ou absolument éviter. Ça reste souvent suivant l’humeur du jour.

Comment gère-t-on la célébrité ? comment rester authentique ? crédible? Pour ne pas être décalé ?

Je pense que je gère bien car j’essaie de ne pas passer dans un univers que je ne connais pas. Alors oui, je fais des émissions de télé, j’ai la chance de voyager beaucoup plus, de faire des beaux concerts dans des belles salles donc je suis un privilégié. Je vis de ma passion. Maintenant j’essaie de ne pas me couper de tout le reste donc c’est pour ça que je continue d’animer des ateliers d’écriture. Je n’ai pas l’impression d’avoir le vertige et de me dire « wouhaou, mais quelle est ma place ? ». Et puis tout ça c’est nouveau pour moi. Ca ne fait que trois ans que je fais des tournées. Mais ce qui m’aide aussi c’est de vivre au même endroit et d’être toujours en prise avec la réalité. Je continue à voir des gens différents, des cultures différentes, des gens dans la même merde et si j’ai envie d’écrire des textes sociaux, je sais que je ne suis pas coupé de ça. Et puis les voyages et les nouvelles rencontres sont aussi des nouvelles sources d’inspiration. Foncièrement j’ai pas vraiment l’impression d’avoir changé de vie. Alors oui, j’ai un emploi du temps plus chargé et je voyage plus loin mais je n’ai pas l’impression d’avoir changé.

A propos de cette notoriété, comment éviter la récupération des médias et des politique ?

Je ne pense pas que j’aurai un jour une notoriété telle qui ferait qu’on viendrait immédiatement me voir pour savoir ce que j’ai à dire. Comme je suis impliqué dans les associations et que j’habite en banlieue on vient un peu plus vers moi. Mais je fais attention à ça, car je ne me sens pas légitime d’intervenir sur tout un tas de sujet. Si je voulais faire de la politique j’en ferais mais moi je fais du slam. Parfois mes thèmes peuvent être politiques donc du coup il y a des choses auxquelles je me sens de répondre. Par exemple, en France, la mode c’est l’identité nationale. On m’a proposé d’intervenir dessus à la radio. Je l’ai fait car j’avais un avis dessus. Je fais très attention à la récupération de certains politiques. Ma place n’est pas sur les podiums politiques même si je vote et que j’ai un sens civique développé. Je pense aussi que l’intérêt des politiques n’est pas forcément de s’entourer d’un maximum de personnes connues dans leurs comités de soutien. L’alliance des deux ne sert à rien.

 A propos de ce débat sur l’identité nationale que veut initier ou imposer le gouvernement français, qu’avez vous répondu ? 

J’ai plutôt dis ça, le mot « imposé », vous avez raison, ca me paraît plus adapté. Je trouvais que c’était un débat qui n’avait pas lieux d’être. Déjà parce qu’il ne faisait que renforcer des divisions, créer des clivages, continuer à stigmatiser les Musulmans car on a l’impression que derrière tout ce débat c’est quand même eux qui sont visés. Tout ça nous détourne des vrais problèmes. Car aujourd’hui les gens, dans la rue, ils s’en foutent de savoir ce que c’est que d’être Français. Deux Français sur trois ont un problème de pouvoir d’achat et ils préfèreraient trouver des solutions plutôt que de perdre du temps avec un débat inutile.

Vous avez votre marionnette aux Guignols. Est ce que cela serait finalement la récompense ultime pour un artiste ?

Oui, ce n’est pas impossible que ce soit l’une des plus grosses consécrations. Bon, je ne sais pas si Les Guignols sont si regardés que ça en province. Canal reste une chaîne un peu parisianiste. Je dis ça car j’ai de la famille qui ne savait pas ce qu’étaient Les Guignols. Si on m’avait dit il y a deux ans, alors que ça marchait déjà bien pour moi, que j’allais avoir ma marionnette, je ne l’aurais pas cru. Ce qui est marrant avec l’histoire de cette marionnette, c’est que Les Guignols ne parlent pas du tout de moi. Ils ne parlent ni de moi, ni ne cherchent à me vanner mais ils se servent de mon personnage et du slam pour chambrer les politique. Moi elle me va très bien cette marionnette car parfois, quand on a une marionnette, ça peut être à double tranchant. Je ne sais pas si Jean-Pierre Papin ou Candelero aiment leurs marionnettes. Je l’aime bien ma marionnette : elle fait des slam pour casser un peu certaines activités du gouvernement. C’est plutôt rigolo.

Mais elle souligne un peu le coté sombre de votre personnage...

Oui c’est vrai. Ils ont exploité ce coté sombre(rire). Quand j’ai démarré j’ai souvent été perçu comme ça. Lors de ma première tournée, à la fin des concerts, des gens me disaient « je savais pas que vous étiez drôle ! ». En concerts, j’ai un ou deux textes qui ne sont pas sur les albums, qui sont faits pour être drôle et puis sur scène on déconne pas mal avec les musiciens. C’est un spectacle qui a le sourire même s’il y a un ou deux textes un peu sombres. La Gazette de Berlin : Vous avez dis que le Slam c’était « la rencontre avec le public et que c’était un art a capella, et qu’à partir du moment où on met de la musique là dessus, ce n’est plus du slam » et vous vous êtes défini comme un « slameur avec un projet musical ». Comment voyer vous les choses évoluer dans le temps ? Grand Corps Malade : Quand on parle du slam qui vit dans les petit bars, je pense vraiment qu’il a de très belles années devant lui. Car depuis quelques années c’est exponentiel, il y a des ateliers d’écritures qui se créent dans toute la France. Au niveau de la Suisse, de la Belgique et du Québec, donc dans cette partie francophone que je connais, ça prend énormément. Ce slam là, n’est un effet de mode car on propose aux gens d’être acteur, d’aller dire des textes. Ces petites réunions là ont un bel avenir devant elles. Après pour ce qui est du slam commercial, c’est à dire des gens comme moi qui ont un projet musical de disque et de tournée, oui, peut être que l’intérêt peut retomber. En plus avec la crise du disque difficile de savoir comment seront les choses dans dix ans. J’ai la chance de m’être fait un petit public car j’ai fait environ 250 concerts, donc du coup, je sais que sur le prochain album il y aura au moins quelques personnes intéressées. Sur le long terme je n’ai aucune idée. Je sais que je continuerais d’écrire, pour moi ? pour d’autres ? J’espère pouvoir continuer d’écrire pour moi car j’aime vraiment faire de la scène.

Chanter cela heurterait votre pudeur ?

 Oui c’est vraiment le bon mot ! « impudique ». J’ai l’impression que c’est déjà impudique d’écrire, d’être sur scène mais j’assume bien. Mais de chanter, pour l’instant je ne me sens pas du tout, ce n’est vraiment pas d’actualité. Ce sont déjà mes propres mots alors mettre une voix dessus je n’oserais pas. Je ne chante pas faux mais il faudrait que je prenne des cours. Ce ne serait pas infaisable, il y a bien Renaud qui chante donc tout le monde peut chanter (rire). Je dis ça parce que je l’adore, je suis son premier fan et je connais tous ses albums par cœur. Bon, il ne peut plus chanter mais il continue. Donc chanter ne serait pas impossible mais je n’en ai pas envie aujourd’hui.

Avec votre physique et votre timbre de voix si particulier, le cinéma ne vous a pas encore fait les yeux doux ?
 
Pas vraiment, là j’ai participé à un album qui s’appelait « La Mécanique du cœur » avec le groupe Dyonisos. Luc Besson a racheté les droits pour en faire un dessin animé. Du coup je vais garder mon personnage du méchant sur l’album lors le doublage du dessin animé. Pour moi c’est déjà une toute nouvelle expérience. Le cinéma je ne dis pas non. Faudrait voir ce qu’on me propose mais là c’est pas du tout d’actualité.


Propos recueillis par Camille Larbey et Régis Présent-Griot
Article publié dans La Gazette de Berlin, le 25/01/10
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


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