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Jürgen Teipel: Dilapide ta jeunesse

Publié le 04 juin 2011 par Camille Larbey | 
Rencontre fleuve avec l'auteur d'un super roman-docu sur le punk en RFA, publié aux éditions Allia.
Pour l’État civil ouest-allemand, ils se prénommaient Chrisitian, Uwe, Andreas, Ralf, Janie et Kurt. Mais dans la rue, ils étaient surnommés Blixa, Buter, Campino, Vacant, Janie et Pyrolator. Tous ont participé à la grande aventure punk en RFA, fin 70′s début 80′s. Leurs témoignages, comme ceux d’environs 75 autres ex-punks, ont été collectés par Jürgen Teipel (ex-punk aussi) dans Dilapide ta jeunesse, récemment traduit et paru aux éditions Allia.

“Roman-documentaire”, Dilapide ta jeunesse est une succession de bribes d’interviews formant ainsi une trame thématique et chronologique, reprenant le procédé popularisé par Legs McNeil et Gillian McCain dans Please Kill Me, pour sa part consacré au punk US. D’ailleurs, Jürgen Teipel ne nous cache pas s’être inspiré de cet ouvrage: “Au milieu des années 90, j’ai dû écrire un article pour le Berliner Zeitung sur un livre traitant du punk aux USA : Please Kill Me. J’étais fasciné car je pouvais immédiatement retrouver la force intrinsèque du punk. Et un jour, j’ai eu l’idée d’écrire un bouquin similaire sur l’histoire du punk en RFA. Je trouvais ça très intéressant, car chez nous le punk a eu une toute autre pertinence qu’à New York ou L.A. Chez nous, le climat social était très violent. En Allemagne, durant l’époque punk, il y avait encore beaucoup de vieux Nazis. Et nous, les jeunes, nous étions tous considérés comme des hippies. C’était ce mélange explosif de la fin des années 70 que je voulais tenter de représenter”.

Pour bien comprendre l’histoire du mouvement punk allemand, il faut revenir quelques années en arrière. Après la Seconde Guerre Mondiale, l’Allemagne est en miettes, et son paysage culturel aussi. Il faut donc tout reconstruire. C’est ainsi que, dans les 60′s, toute une ribambelle de jeunes gens sérieux mais aventureux vont inventer leur musique, que quelques chroniqueurs musicaux baptiseront krautrock. Instruit, mais pas virtuose, le mouvement gagne vite de nombreux fans au delà du Rhin. Parmi eux, un certain Johnny Lyndon, qui revendique son amour pour Can tout en lançant sa propre révolution avec les Sex Pistols.

Retour à l’envoyeur, à Berlin-ouest, le 12 septembre 1977. Jäki Eldorado (photo), considéré comme peut être le tout premier punk allemand, assiste à un concert d’Iggy Pop. Pour une raison qui ne concerne que Jäki, celui-ci a une furieuse envie de lécher la jambe d’Iggy. Il s’exécute et un photographe immortalise l’instant. La photo devient célèbre. Le monde découvre un punk teuton, c’est l’An 0 du punk ouest-allemand.

 A la lecture de Dilapide… on découvre une bande de gamins, doux branleurs, qui battent le pavé sans avoir conscience qu’ils sont en train d’écrire les plus belles pages de l’histoire punk. Jürgen Teilpel se rapelle: “A l’époque, les médias étaient tellement peu réactifs qu’on ne savait pas même pas ce que le punk était précisément. Il n’y avait ni ‘hype’, ni ‘trend’”. Pourtant, ces jeunes punks commencent à trainer ensemble, comme à Düsseldorf où ils investissent le Ratinger Hof ou à Berlin avec le SO36. En utilisant l’allemand comme moyen d’expression – alors que les faveurs du public local allaient plutôt aux groupes anglo-saxons -, ils vont fédérer une partie de la jeunesse, très heureuse de pouvoir gueuler contre tout ce qui la gonfle dans un idiome qu’elle maîtrise.

A l’image de leurs cousins européens et américains, les punks allemands se marrent bien à emmerder les gens. C’est ainsi qu’ils se plaisent à arborer des insignes nazis, attitude qu’on retrouve un peu partout dans le milieu punk mondial, mais qui trouve certainement un écho bien plus costaud dans une Allemagne où, à peine vingt ans auparavant, la croix gammée était l’emblème national. Perpétuant la tradition punk, ils prennent un malin plaisir à vénérer le tout-béton et le tout-plastique, juste pour faire criser les hippies qui prônent le retour à la nature. “Il y avait toujours cette attitude d’être CONTRE. Il y avait à cette période un mot punk important: MENSONGER. Tout nous semblait mensonger: les vieux, les hippies (qui à l’époque avaient fondé le parti des Verts et s’asseyaient au Parlement avec leur grosses barbes) et surtout les médias”, explique Jürgen Teipel.

Un sentiment confirmé par Moritz R®. (photo), leader de Der Plan: “Dès que tu discutais avec des hippies, en 5 minutes chrono ça partait sur l’énergie atomique, et en 10 tu avais le droit à une vision du monde si lugubre que tu préférais te flinguer. Le punk a aussi été très utile pour ça”. Un rapport à la vie bien plus urbain, avec des punks qui ont les pieds sur terre. Certains vont adopter des positions délibérément conservatrices du type “nous voulons plus d’ordre” ou “vive l’éducation autoritaire“, rien que pour enlever aux hippies le “monopole de la contestation”. Le principe d’être contre ceux qui sont contre, en somme. N’ayant pas vraiment d’accointance avec la Bande à Baader, les punks se réapproprient pourtant rapidement les symboles de la RAF, qu’ils arborent sur leur blousons. Même s’ils sont trop je-m’en-foutistes pour adhérer à la cause anarcho-révolutionnaire, ils trouvent chez Andreas Baader au moins un écho: sa haine incommensurable pour l’establishment, où les anciens Nazis continuent tranquillement d’occuper des postes de choix.

A Düsseldorf, le grand jeu des punks, c’est de faire chier Kraftwerk, originaire de la ville, dès qu’ils croisent les membres du groupe en soirée. Il faut dire qu’à l’époque, les pères de l’électro moderne sont déjà des stars, ce qui suffit à en faire des ennemis aux yeux des punks. Mais, plus encore que leur succès ou leur musique, c’est leur style, très affirmé, qu’ils rejettent avec tout le nihilisme qui caractérise le mouvement auquel ils appartiennent. Du coup, ils ne manqueront pas une occasion de déclencher des bastons ou de courser les géniteurs de Radioactivity dans les rues de leur ville natale.

Cela dit, l’époque reste fertile en musique et voit naître une foule de groupe rassemblés sous le nom de Neue Deutsche Welle (“Nouvelle Vague Allemande”): Mittagspause, Male, Din-A Testbild, ZK , S.Y.P.H., Der Plan, Der KFC (photo). Puis, la scène post-punk prend le relais avec D.A.F, Einstürzende Neubauten, Palais Schaumburg, Liaisons Dangereuses, Abwärts, Fehlbarben. Mais tout n’est pas rose et, à travers Dilapide…, on découvre les mesquineries, jalousies, trahisons et bastons qui régulent le milieu. Beaucoup de punks originels méprisent le post-punk et les divisions qui suivent: new wave, no wave, indus, fun-punk, tout ça n’est pour eux que du déviationnisme bourgeois. Selon Teipel, “le punk n’était pas un véritable mouvement, mais plutôt une accumulation d’individus dont la plupart ne pouvaient pas se supporter entre-eux. L’atmosphère était assez empoisonnée”.

Pour la plupart des punks de la première heure, l’été 1980 signe la fin de l’aventure. “L’industrie découvrit le punk et s’empressa de le balayer, de l’édulcorer, de le corrompre” regrette Jürgen Teipel. Nina Hagen devient l’exemple même de cette mainstreamisation, à l’image d’un Plastic Bertrand ou d’un Billy Idol. Beaucoup se dirigent alors vers la scène techno et les raves car, à l’instar du punk à ses débuts, c’était “aussi cool et élitiste mais aussi profondément sincère”. Constat amusant, beaucoup de punks de l’époque en ont complètement fini avec le milieu. Anciens musiciens dans des groupes désormais mythiques, ils sont aujourd’hui psychiatres, profs, bouddhistes, ingénieur sdans le génie civil, naturopathes, acteurs, analystes des marchés, voir même tour manager de Robbie Williams pour le lécheur de jambe d’Iggy.

Lorsqu’on demande à Jürgen Teilpel quel enseignement il tire de cette épopée destroy, il répond qu’ "être contre tout et vouloir tout redéfinir ne peut fonctionner que dans un laps de temps très court“. Il n’a d’ailleurs aucun regret d’avoir quitté le navire avant le naufrage.

 Le mot de la fin revient à l’auteur: “C’était très beau d’avoir pu ressentir cette espèce d’énergie et d’avoir vécu une totale utopie. Grâce au punk, une plus grande franchise s’est développée dans toute la société ouest-allemande. D’un autre coté, il m’arrive souvent de sourire car on a quand même rendu la vie infernale à pas mal de monde !

Camille Larbey
Article publié sur The Drone, le 11/02/11

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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


Médias : Presse écrite, WEB.

Bio : Cultures