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Julien Artu, réseaux d'êtres à l'hosto

Publié le 07 juillet 2014 par Gabriel Siméon | Economie & entreprises  
Cet ancien accidenté a développé un équivalent de Facebook pour mettre en contact les patients.


Quelques jours avant notre rencontre à l’hôpital Foch de Suresnes, dans les Hauts-de-Seine, Julien Artu a reçu un message d’un patient, deux lignes seulement : «Bravo pour votre initiative, merci beaucoup.» Il nous fixe dans les yeux, encore ému : «Qu’est-ce que je peux demander de plus ?»

A 31 ans, Julien Artu est l’heureux papa de My Hospi Friends, un réseau social destiné à connecter les patients entre eux en milieu hospitalier. «On est les premiers au monde à s’intéresser au divertissement et au bien-être du patient plutôt qu’à sa pathologie», assure-t-il.

Dans les couloirs du service pneumologie de l’hôpital Foch - le premier à avoir adopté, début avril, ce «social network» d’un nouveau genre -, le grand et fin patron aux cheveux longs se lance dans la démo. Sur une tablette tactile, il entre l’adresse web dédiée à Foch, se connecte puis fait défiler les pages. Comme sur Facebook, on peut tchater, créer des événements et publier textes, photos ou vidéos. La page de profil, épurée, renseigne le nom ou le pseudo, la tranche d’âge, les centres d’intérêts et la capacité à quitter ou non son lit.

«Si je cherche des partenaires de belote ou quelqu’un qui a des séries télés, je peux diffuser un message auprès de mes amis ou de tout l’hôpital. Il suffit ensuite de donner mon numéro de chambre pour qu’ils puissent venir me voir», explique Julien Artu. Ce service permettrait de tuer le temps et de rompre l’isolement, mais aussi de laisser souffler le personnel. «Un patient occupé c’est un patient moins casse-pieds», sourit-il.

Une jeune patiente atteinte de mucoviscidose, une maladie génétique touchant les voies respiratoires et le système digestif, accepte de témoigner. Le terminal multimédia suspendu au-dessus de son lit ne lui permet pas encore d’accéder au réseau social, mais l’idée lui plaît. «On ne peut pas se rencontrer entre "mucos" alors qu’on vit les mêmes choses. Ça permettra d’échanger sur la maladie», espère-t-elle.

Aux étages pneumologie et maternité de Foch, où My Hospi Friends est testé, 11 comptes ont été créés la première semaine. «On s’est dit que c’était bien de leur proposer ce réseau, glisse la dircom’. Et l’hôpital s’y retrouve financièrement.» L’établissement de 600 lits a en effet sorti le chéquier pour acquérir une licence de deux ans, le modèle économique du site excluant la publicité et la vente des informations renseignées par les utilisateurs. Julien Artu évoque un coût inférieur à 30 000 euros par an : «On vend la technique, l’animation et la modération.»

Sur le site, l’hôpital dispose d’un espace pour partager ses actualités et inviter les patients à remplir un questionnaire de satisfaction. A l’avenir, ceux-ci pourront aussi demander à faire laver leur linge ou commander un journal. «Chaque matin on salue les patients en ligne et ils se sentent considérés, raconte Julien Artu. Un hôpital c’est aussi un hôtel, quelque part.»

Ce Normand sait de quoi il parle. Né et élevé dans l’agglomération de Caen, Julien Artu a passé six ans au lycée hôtelier d’Hérouville-Saint-Clair avant de travailler pour différents hôtels de luxe, en charge de la conciergerie. Le milieu hospitalier, il connaît aussi : à 28 ans, après avoir percuté un pilier de pont au volant d’une Morgan, il se retrouve alité trois mois au CHU de Caen, avec de nombreuses fractures. «Au bout d’une semaine, mes parents et mes amis ont commencé à venir me voir moins souvent vu qu’ils travaillaient. Et finalement vous vous retrouvez tout seul…» se souvient-il.

Son transfert au centre de rééducation de Granville, à une centaine de kilomètres de chez lui, accentue l’isolement. «Facebook et Twitter ne permettent pas de rentrer en contact avec des gens hospitalisés en même temps que vous, encore moins ceux avec les mêmes centres d’intérêts.» Ce qui devait n’être qu’un séjour de soin devient une révélation : Julien Artu commence à réfléchir à un vrai réseau d’hosto 2.0. L’idée mûrit pendant un an avant que sa compagne ne l’incite à concrétiser ce projet qu’elle juge «complètement incroyable».

Il présente alors le projet à son associé actuel, Amr Soubra, un ami entrepreneur de 14 ans son aîné, ex-directeur général d’Airox - spécialiste de l’assistance respiratoire à domicile -, qui partage sa passion pour les voitures de sport. «Julien est quelqu’un de passionné, d’énergique et d’optimiste. C’est un créatif, il a quatorze idées à la seconde !» dépeint Amr. «Je ne lui ai pas tout de suite demandé d’investir de l’argent, et au final on a perdu six mois à se tourner autour», rit aujourd’hui le trentenaire.

En septembre, les deux lurons créent People Like Us. Quatre mois et demi plus tard, Julien Artu décroche le prix de la meilleure innovation de la région Basse-Normandie : «Faire un discours au mémorial de Caen devant 800 personnes, ça fait quelque chose…»

Et le voilà qui, deux ans après, se retrouve à passer le plus clair de son temps dans les hôpitaux, à distribuer des cartes de visite sur lesquelles est imprimé «Président (ex-patient)». «Tout le monde trouve l’idée formidable, mais c’est long à commercialiser. On est en train de finaliser plusieurs contrats», lâche Julien Artu, qui ne cache pas son ambition de développer le service à l’international.

La start-up a d’ailleurs d’autres projets de réseaux sociaux dans les tuyaux : My Golf Friends, lancé à l’état d’ébauche en France et en Belgique, et My Camping Friends, un «facilitateur de rencontre dans les campings» qui a déjà une page… Facebook. «Ils commencent à susciter de l’intérêt mais on ne peut pas tout faire en même temps, observe Julien. Ce serait trop bête d’exploser en vol.» Et puis l’hôpital lui a appris la patience.


Gabriel Siméon

Article publié dans Libération le lundi 5 mai 2014
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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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