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Fabulous Frenchy

Publié le 29 août 2012 par Anne Royer | Economie & entreprises  
Au coeur du système Goldman Sachs, le trader français Fabrice Tourre, 33 ans, est le seul employé de la firme poursuivi en justice.

Où est Fabrice Tourre, alias Fabulous Fab ? Actuellement en congés sans solde de Goldman Sachs, le Français reste invisible et les seules informations qui filtrent à son sujet proviennent, par bribes, de l’administration américaine. Ces derniers mois, Tourre a été localisé à Kigali, au Rwanda, où il travaillait bénévolement pour une ONG locale. Il s’est aussi inscrit à un doctorat en économie à l’université de Chicago. Fabrice Tourre fait profil bas, mais bientôt il reviendra dans la lumière. Seul employé de Goldman Sachs poursuivi en justice, il passera, à une date qui reste à déterminer, devant un juge new-yorkais.

Fabrice Tourre est apparu dans les médias le mardi 27 avril 2010. Ce jour-là, sous les ors du Capitole à Washington, devant la commission d’enquête du Sénat américain, on découvre un jeune homme à l’air sage et appliqué. Son parcours parle pour lui. Élève brillant passé par Louis-le-Grand et Henry-IV, Fabrice Tourre fait partie de cette génération dorée de jeunes traders français partis monnayer leurs talents de mathématiciens dans les plus grandes banques américaines. Tourre a étudié à l’École centrale et est titulaire d’une maîtrise de l’université Stanford en Californie. Ses amis décrivent un garçon réservé et sérieux, un gros bosseur, qui hésita même à se lancer dans le monde de la finance. 

Tourre finit pourtant par rejoindre le siège new-yorkais de Goldman Sachs à 22 ans, en 2001. Recruté par le département des subprimes, le matheux devenu trader aux dents longues gravit très vite les échelons. Promu vice-président d’une unité de produits financiers, il se lance bientôt dans la création, avec son patron Jonathan Egol, d’un produit d’investissement adossé à des crédits hypothécaires à risque nommé “Abacus 2007-AC1″. Le milliardaire John Paulson, l’un des meilleurs clients de Goldman Sachs, engrange jusqu'à un milliard de dollars de profit en vendant de l’Abacus à découvert, tandis qu’en moins d’un an les investisseurs perdent 10 milliards de dollars. En 2007, Fabrice Tourre empoche quant à lui 2 millions de dollars.

Admiré par ses collègues de travail et apprécié de ses clients, Tourre, par ailleurs connu pour son humour potache, ne compte pas ses heures. Et mène grand train. Le ” French party boy”, comme le surnomme le New York Post, ne se refuse pas grand-chose. Il achète une maison à ses parents, loue pour 4 500 dollars par mois un studio situé au coeur de Manhattan – et fait enrager ses voisins à coups de bringues tapageuses.

Mais, ce jour-là, au Capitole, la fête est finie. Les accusations de la SEC (Securities & Exchange Commission), le contrôleur des marchés américains, sont graves. Tourre est suspecté d’avoir incité, en 2007, ses clients à acheter des titres toxiques sans les prévenir que la banque spéculait à la baisse sur ceux-ci. Devant les sénateurs, Fabrice Tourre nie toute fraude, arguant que les investisseurs connaissaient les pratiques du marché. “Je crois fermement que ma conduite a été correcte”, déclare-t-il aux sénateurs avec assurance. 

Mais ses mots pèsent peu après la lecture à l’audience de mails adressés à sa copine que la presse a publiés la veille. Outre la lassitude qu’exprime parfois le Frenchie – “Le boulot est toujours aussi pénible, (…) chaque jour je vis le même calvaire – un peu comme un mauvais rêve qui se répète…”, écrit-il en janvier 2007 -, ceux-ci révèlent son cynisme et celui du milieu dans lequel il évolue. “L’édifice entier risque de s’effondrer à tout moment, écrit Tourre. Seul survivant potentiel, Fabulous Fab, debout, au milieu de toutes ces opérations exotiques, complexes (…), qu’il créa sans forcément saisir toutes les implications de ces monstruosités !!!” Ces quelques lignes feront de Tourre le symbole même de l’immoralité de la finance.

C’est évidemment Goldman Sachs qui a transmis les mails de Fabrice Tourre à la presse. Chacun le sait, en payant ses frais d’avocats, la banque condamne son salarié au silence. Elle est sauve. Quelques mois plus tard, Goldman Sachs s’acquitte d’une amende de 550 millions de dollars contre l’abandon des poursuites. Le petit trader français, qui avait été promu fin 2008 directeur exécutif aux bureaux de Londres et chargé d’adapter Abacus au marché européen, devra assumer seul.

Anne Royer
Article publié dans Les Inrockuptibles n°874, paru le 29 août 2012
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L'auteur : Anne Royer


Anne Royer Mes articles

Formation : Master pro Journalisme à Sciences Po Rennes + Master recherche de Lettres modernes

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