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La France s'accorde un peu de robots

Publié le 12 mai 2013 par Gabriel Siméon | Economie & entreprises  Sciences & technos  
Le gouvernement a annoncé un plan de 100 millions d’euros pour la filière robotique tricolore. Pas sûr que cela suffise à l’Hexagone pour rattraper son retard en la matière.

Après les robots au secours de l’humanité dans Wall-E, voici… les robots au secours de la compétitivité française. Rien à voir cependant avec la prochaine animation des studios Pixar. Il s’agit du dernier plan d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif, pour remettre le pays sur les rails.

Annoncé le 19 mars en ouverture de la troisième édition du salon Innorobo à Lyon, la stratégie «France robots initiatives» espère propulser l’Hexagone parmi les cinq leaders mondiaux de la robotique en 2020. Dans les grandes lignes, il s’agit d’organiser la filière, de soutenir le développement de ses PME et de convaincre les industriels d’investir dans les futurs robots made in France. Pour cela, Montebourg promet 100 millions d’euros. La solution miracle pour réindustrialiser le pays et créer de l’emploi ? «On a tous les atouts pour y parvenir ! La robotique n’est pas un sujet périphérique pour nous, on mise vraiment dessus», confie un conseiller du ministre. Tout est relatif : «A rapporter à la taille de la filière, bien sûr. Il s’agit d’abord de la faire décoller…»

«Usine du futur». Ce serait trop bête de rater le coche. Dans les allées d’Innorobo (lire EcoFutur du 25 mars), les droïdes sont partout annoncés comme «la prochaine grande révolution industrielle», «le plus gros bassin d’emplois des vingt années à venir». Rien d’étonnant venant d’acteurs du secteur. Mais, dans le rapport ministériel préparé pour l’occasion, on lit que la Commission européenne est tout aussi enthousiaste, estimant que le marché mondial de la robotique de service (à usage professionnel ou personnel) explosera dans les années à venir. De 2,8 milliards d’euros en 2011, selon la Fédération internationale de la robotique (IFR), celui-ci devrait passer à 100 milliards d’euros d’ici à 2020 ! «Les progressions les plus spectaculaires sont attendues sur les segments de la robotique de sauvetage et les applications de sécurité et de nettoyage», annonce la Commission dans un communiqué du 18 septembre 2012. Présentant une «hypothèse prudente», le cabinet Xerfi table quant à lui, dans une note publiée mi-mars, sur un marché de 20 milliards d’euros en 2015.

«Dans le secteur des services, on va assister au même phénomène qu’avec l’arrivée d’Internet, prédit Bruno Bonnell, PDG de Robopolis, qui distribue en France la star des droïdes aspirateurs, le Roomba d’iRobot, une société… américaine. Parmi les industriels français, il y a une vraie prise de conscience que la robotique est l’évolution majeure de l’usine du futur.» Du côté de l’institut Xerfi, on liste les avantages : levier de productivité et de compétitivité pour les entreprises, amélioration des conditions de travail des salariés, solutions d’assistance aux personnes dépendantes…

Sauf que, dans cette course au leadership, la France part de très loin. L’écosystème «est essentiellement constitué de PME établies ou en création qui n’ont pas la masse critique pour arriver au stade réellement industriel sur de multiples marchés», notait, début 2013, le club des partenaires du GDR Robotique, qui fédère l’essentiel des labos de recherche français dans le domaine. On le constate à la difficulté qu’il y a à obtenir des chiffres sur l’offre robotique tricolore. La conception et la fabrication de robots de service, par exemple, compteraient 30 à 60 entreprises pour quelques centaines d’emplois très qualifiés, d’après un rapport du cabinet Erdyn d’avril 2012, qui a servi de base de travail aux experts de Montebourg. Rares sont celles qui brillent à l’international. Prenons l’aspirateur autonome, le seul «qui fonctionne sur le marché des robots», selon un distributeur français : en 2012, l’essentiel des ventes en France ont été réalisées par des marques étrangères.

Le diagnostic ne s’arrête pas là. «On a aussi des problèmes de diffusion technologique des labos vers l’industrie, d’industrialisation de l’offre, d’accès au financement pour les PME. Sans parler qu’en termes d’équipement des entreprises en robots, on est sérieusement en retard»,observe un Montebourg boy.

En retard, voire carrément absents. Les fabricants français de robots industriels se comptent sur les doigts d’une main. Corollaire d’une«modeste demande intérieure», assure-t-on chez Xerfi. Les industriels désirant s’équiper se tournent vers l’Asie, les Etats-Unis ou l’Allemagne. Dans le tableau des pays les plus automatisés, l’Hexagone arrivait 11een 2011, devant la Belgique et derrière Taiwan. En 2012, la France alignait seulement 34 000 robots industriels. Deux fois moins qu’en Italie et quatre et demi fois moins qu’en Allemagne. Embêtant quand, pour les conseillers du ministre, citant une étude Metra Martech pour l’IFR, «démonstration est faite depuis longtemps qu’il existe une relation entre taux d’emploi industriel dans l’économie et taux de robotisation».

Exosquelette. Les principaux acteurs concernés y croient pourtant à fond. «Comme on n’a pas une base d’installations comme en Allemagne, on a un champ d’opportunités plus grand !» positive Bruno Bonnell. «On a l’une des meilleures recherches académiques au monde et quelques dizaines de start-up qui suscitent l’admiration de leurs pairs à l’étranger», ajoute-t-on au ministère du Redressement productif. Des «pépites» innovantes, il y en a. Elles étaient largement mises en avant à Innorobo. Mais beaucoup, comme RB3D et son exosquelette, ne dépassent pas encore le stade du prototype (voir la vidéo). Ou se cantonnent à des marchés de niche, comme le NAO d’Aldebaran, adorable robot humanoïde (voir la vidéo) qui ne trouve grâce qu’aux yeux des chercheurs et des enseignants, du fait du manque d’applications grand public. «Jusqu’à maintenant, on a surtout mis l’accent sur le hardware, mais on recrute des développeurs pour accélérer le processus», assure une porte-parole de la société. Faute d’avoir trouvé des financements en France, Aldebaran s’est tourné vers des investisseurs hors des frontières. «Que nous soyons à capitaux majoritairement étrangers ne change rien, nos emplois sont en France», poursuit la porte-parole.


Il y avait urgence à redonner l’envie d’entreprendre. Mais les 100 millions annoncés par Arnaud Montebourg ne constituent pas un cadeau de l’Etat à la filière. L’objectif est d’impliquer au maximum grands groupes industriels et investisseurs privés qui devront contribuer à hauteur des deux tiers de l’enveloppe globale. D’abord à travers un fonds d’investissement dédié à la robotique, Robolution Capital, auquel la puissance publique n’apportera que 15 millions d’euros via la Caisse des dépôts. A charge au privé de compléter pour atteindre 60 millions cet été. «On va investir dans une trentaine d’entreprises françaises et européennes, de celles qui font des capteurs à celles qui fabriquent des robots», précise l’incontournable Bruno Bonnell, confiant sur le closingde ce fonds Robolution qu’il préside.

«Start PME», un paquet de 33 millions d’euros, aidera par ailleurs 250 entreprises à s’équiper en robots industriels. L’Etat y contribuera à hauteur de 4,3 millions, plus 2 millions destinés aux sous-traitants automobiles. 10 millions seront également débloqués pour des achats publics innovants, afin de «propager le goût de la robotique». Au cabinet de Montebourg, on s’attend à ce qu’«au moins la même somme» soit mobilisable pour le secteur via le plan déjà annoncé pour le numérique. Enfin, 1,5 million d’euros financeront des «défis» chargés de stimuler la recherche.

La France est le cinquième pays à afficher son ambition robotique, après la Corée du Sud, le Japon, les Etats-Unis et Taiwan. Mais son plan fait pâle figure comparé à celui de Séoul : 1,1 milliard d’euros entre 2002 et aujourd’hui, selon le cabinet Erdyn. «On a copié leur démarche visant à réunir des moyens publics et privés, admet Bonnell.Mieux vaut commencer avec un plan qui mobilise 100 millions et bien le gérer.» L’ambition n’est de toute façon pas la même : la Corée du Sud vise la place de leader mondial en 2018, espérant faire passer les emplois dans le secteur de 6 200 aujourd’hui à 80 000.

Le gouvernement français s’attend, quant à lui, à un «impact important en termes de création d’emplois directs et indirects» :quelques dizaines de milliers d’ici cinq à dix ans dans la conception, la production et les services associés au droïde.

L'exosquelette de la société RB3D présenté au salon Innorobo (mars 2013)

«Cobotique». Mais en reproduisant les gestes humains, le robot n’est-il pas aussi destructeur d’emplois ? Négatif, répondent les experts d’Erdyn, prenant le contre-pied du cabinet Metra Martech : aucun lien systématique ne saurait être fait entre l’usage d’un outil et les impacts en termes d’emploi. Quand ça arrange… Pour la Commission européenne, 1 million de robots industriels installés, ce sont 3 millions de postes créés ou préservés dans le monde. «On ne détruit pas l’emploi, on en crée car on est davantage compétitif», estime Alexis Girin, chargé de projet à l’Institut de recherche technologique Jules Verne de Nantes. «On va pouvoir relocaliser», s’emballe-t-on chez Montebourg.

«Le robot doit être vu comme venant en aide à l’homme. L’alliance de l’être humain et de la machine, c’est ça, l’usine du futur», poursuit Alexis Girin. La «cobotique», le nouveau terme en vogue, se veut rassurante pour l’ouvrier de demain : les tas de vis articulés ne pourront pas tout faire à sa place. L’homme restera indispensable pour les piloter, contrôler leur travail ou les instruire. Et hors de l’usine ? «Lorsque j’ai adopté un robot aspirateur, ma femme de ménage craignait pour son job. Mais aujourd’hui, grâce à lui, elle fait des tâches plus intéressantes», raconte Bruno Bonnell, en reprenant sa casquette de vendeur d’aspirateur. «Demain, le problème ne sera plus le coût de la main-d’œuvre, mais sa qualité. Voilà pourquoi il faut faire disparaître les emplois non qualifiés», ajoute-t-il. Le robot comme moteur social ? Non, ce n’est pas la dernière fantasmagorie des studios Pixar.


Gabriel Siméon
Photos : G.S.

Article publié dans
Libération le 8 avril 2013


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L'auteur : Gabriel Siméon


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Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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