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Centre national de la musique : la contestation qui vient

Publié le 23 juin 2012 par Gabriel Siméon | Culture  
Programmé pour 2013, le futur Centre national de la musique ne compte pas que des soutiens. A commencer par le Centre national du cinéma, qui voit d’un très mauvais œil d’éventuelles coupes dans son budget en faveur de la musique
                                           Aurélie Filippetti, ministre de la Culture (Charles Platiau/Reuters)

En apparence, le projet d’un Centre national de la musique et des variétés (CNM) se porte bien. Initié par la droite fin novembre 2011, cette structure inspirée du Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), qui s’est fixée comme principal objectif d’aider la musique française, recueille aujourd’hui le soutien du nouveau président de la République ainsi que de l’ensemble de la filière musicale. Des majors aux petits labels indépendants, en passant par les distributeurs et les radios, tout le monde est pour.


Le projet a pourtant toutes les chances de se trouver bientôt dans l’impasse. Aurélie Filippetti, la nouvelle ministre de la Culture et de la Communication – par ailleurs candidate aux législatives dans la 1ère circonscription de Moselle – a été la première à jeter un froid lors d’une intervention sur France Inter, lundi 21 mai. “Des problèmes de gouvernance”, “des problèmes de financement”, et surtout ces mots : “s’il doit être pérennisé”

Si dans l’entourage de la ministre tout le monde se veut rassurant, l’alternance politique semble avoir soulevé des doutes sur la façon dont se poursuivra le projet. Alors que le cabinet d’Aurélie Filippetti n’était pas encore constitué plusieurs jours après son passage sur France Inter, plusieurs personnes proches du dossier interrogées par les Inrocks ont requis l’anonymat, craignant que leurs propos fassent naitre une polémique avant un positionnement clair de la ministre. Voire avant que soit connu son résultat aux élections législatives, puisqu’elle ne sera pas reconduite à ses fonctions en cas de défaite.

Héritier d’Hadopi

Du côté de l’Association de préfiguration du Centre national de la musique qui pilote le projet, le moral est pourtant au beau fixe. “Le projet va se poursuivre. Une ministre qui arrive, il faut lui laisser le temps de se plonger dans les dossiers. Elle nous a déjà rencontrés avant l’élection présidentielle et je pense que CNM va correspondre exactement à ce qu’elle souhaite”, confie une source proche du dossier.

Du futur Centre national de la musique, qui sera chargé de centraliser la plupart des aides existantes au secteur musical, on ne connait pas encore précisément les compétences, ni dans quelles proportions majors et labels indépendants y seront représentés. En revanche, à en croire les porteurs du projet, le CNM n’interviendra pas dans certains domaines – comme la musique classique – et pourrait hériter des compétences “non-sanction” de l’Hadopi, à savoir la promotion du développement de l’offre légale de musique sur Internet et la régulation de l’usage des mesures techniques de protection du droit d’auteur.

Le CNM financera principalement les courant dits expérimentaux et les “nouveaux talents”. Une appellation large regroupant les artistes ou groupes d’artistes n’ayant pas obtenu, précédant un nouvel enregistrement, deux albums disques d’or, et qui ont publié leur premier disque à partir de 1974, année d’instauration des certifications or, double or, platine et diamant.

CNM vs CNC

Mais l’aspect essentiel du projet, le financement du Centre national de la musique, qui n’est pas encore arrêté, pourrait bien être à l’origine d’une “guerre pour la culture” qui verrait s’affronter le futur CNM et son alter-égo cinématographique, le CNC.

L’association de préfiguration du CNM, qui ambitionne de financer la structure à hauteur de 150 millions d’euro, projette en effet de récupérer une partie de la taxe sur les services de télévisions (TST), 100 M€, les 50 M€ restant venant d’aides déjà existantes pour la musique.

Les recettes de cette taxe, 631 M€ en 2011, sont aujourd’hui affectées au CNC pour soutenir, promouvoir et réglementer le cinéma français. En 2011, cela représente 78% de ses fonds entrant. Une somme “pharamineuse”, dont il serait “logique d’en orienter une partie vers la musique”, clame-t-on au CNM :

La part “distributeurs” de la TST a été créée en 2007 et a explosé par rapport aux prévisions du CNC, qui s’attendait seulement à 10 M€ de recettes par an alors que les prévisions pour 2012 l’évaluent à 300M€ [dont 190M€ en provenance des FAI, les fournisseurs d'accès à Internet]. Il était donc logique que nous proposions d’en dériver une partie, 100 M€, sur le CNM, sachant que la musique est autant si ce n’est plus véhiculée par les FAI que les vidéos.

Problème : au CNC, où personne ne semble au courant qu’une telle piste est envisagée, cette solution est jugée “totalement impraticable” et très risquée pour l’institution. Au CNM, on n’en démord pas : “Comment peut-on financer autrement la musique ? On ne va pas créer des impôts supplémentaires ni augmenter la taxe sur les FAI. Le fait est que le lobby du cinéma a un écho incroyable auprès des politiques, tandis que le secteur musical reste ignoré”.

Plus de transparence

Derrière le CNM, l’industrie musicale serre les rangs. “Nous souhaitons que le gouvernement actuel nous aide à finaliser ce projet qui répond aux attentes extrêmement fortes de la filière musicale, invoque Jérôme Roger, directeur général de l’Union des producteurs phonographiques français indépendants (UPFI), qui réclame un centre national de la musique depuis plusieurs années. Ce n’est ni une mesure de droite, ni de gauche”.

L’unanimité sur le projet n’est pourtant pas totale. CGT-spectacle, le syndicat majoritaire dans le secteur du spectacle vivant, qui n’a pas signé l’accord fondateur du CNM en janvier 2012, dénonce un “flou absolu”.

“Ce qui se prépare est extrêmement bizarre : d’une part nous ne sommes pas sûrs de la provenance de ces fonds, puisque ceux-ci doivent provenir d’une taxe sur les fournisseurs d’accès à Internet qui ont déjà été mis à mal, et d’autre part on ne sait pas encore comment va être réparti tout cet argent”, grogne Jean François Pujol, secrétaire adjoint de la CGT-spectacle, qui se dit ravi en apprenant que la ministre veut revoir certains points.

Opposé à ce que le CNM “prenne de l’argent au CNC”, il craint la destruction de l’équilibre existant entre les sept structures qui seront absorbées dans le CNM. “Ce qu’on a mis des années à construire, Nicolas Sarkozy l’a démonté pour créer une usine à gaz”.

Du côté des structures concernées, la nouvelle d’un centre national de la musique semble pourtant bien accueillie, comme au Centre national des variétés, dont le directeur, Jacques Renard, est “favorable sur le principe, dès lors qu’il s’agit de mobiliser des ressources nouvelles”. A l’Irma, le centre d’information et de ressources pour les musiques actuelles, l’initiative est également soutenue, “à condition que le partage des fonds se fasse dans la transparence”.

Le processus sera long pour réunir les sept entités en une seule. Au CNM, on veut croire que pour les employés concernés, “ce sera plus valorisant et motivant d’être dans une structure qui rassemble”. Le Centre national de la musique devrait voir le jour début 2013. D’ici là, tout peut encore arriver.

Gabriel Siméon

Article publié le 31 mai 2012 sur le site des
Inrockuptibles
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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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