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Axiom : aux armes, et caeterap

Publié le 13 janvier 2012 par | Culture  
Aux avant-postes de la scène hip-hop lilloise depuis quinze ans, le rappeur Axiom fait le bilan. Entre cité, musique et engagement associatif, histoire d’un banlieusard qui fait bouger les lignes.


Comme Boris Vian et Renaud avant lui, il a chanté sa
Lettre au Président. Mais Axiom n’a rien du déserteur dépeint par ses aînés. Il est le médiateur du malaise urbain. En novembre 2005, la France atone du chiraquisme décrépi regarde les banlieues s’embraser. Un mois plus tôt, le rappeur lillois réclame la démission de Jacques Chirac sur un air de Marseillaise. « On a mis en ligne un clip à deux balles et les médias se sont emballés », ricane Axiom.

Franc-tireur, l’artiste cause politique illico. Il insiste sur les causes des « révoltes », un terme qu’il préfère au très médiatique « émeutes ». La classe médiatico-politique garde en mémoire les violences dues à l’émotion suscitée par la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. Lui y voit les revendications sociales des quartiers et l’échec de la politique de la ville. « Depuis 1984, on a taxé les quartiers de problèmes et non pas de gens qui ont des problèmes », assène-t-il. Du socialisme bien pensant au « plan plouf » de Fadela Amera, Axiom récuse toutes les initiatives qui ont évité de disséquer la misère.

Assumer son déterminisme

Question exclusion, le garçon en connaît un rayon. « Nous, la différence, on a grandi dedans », martèle-t-il dans son titre
La Tour des Miracles. Né à Moulins-Belfort en 1975 d’un couple d’immigrés marocains, Hicham Kochman se souvient d’une enfance secouée de rires. Bon élève, le minot conquiert les coins de rues sous l’oeil amusé de Guy de Maupassant et d’Aristide Briand. Mais les illustres patronymes ne suffiront pas à masquer le dénuement de la cité.

Bien vite, Hicham déchante. Son père fait les encombrants après être passé par la mine et la métallurgie. Dans son collège privé, la différence de revenus se fait sentir. Jusqu’à cette fille dont Hicham s’entiche et qui l’éconduit d’un pincement de lèvres. « Si je sors pas avec toi, c’est pas parce que t’es Arabe », lui avoue-t-elle. Cicatrice cruelle pour un ado qui ne maîtrise pas les codes de son environnement. Alors, il apprend par cœur le dictionnaire. Chaque terme nouveau est réutilisé dès le lendemain. Sans cet acharnement épistémologique sur le bottin des mots, Hicham ne serait jamais devenu Axiom.

Un axiome est une « vérité qui ne nécessite pas de démonstration », résume l’ancien tagueur. Et la vérité de cet Axiom, c’est la scène. À 13 ans, il découvre les planches pour un concert à Fives avec ARM (Action Rebel Message), son premier groupe. Une expérience qui le propulse du rang de gentil garçon à celui de leader malgré lui. « J’ai été dépassé par moi-même », se souvient-il. « Je ne savais pas d’où venaient les mots, les gestes. » Dans son sillage, une soixantaine de jeunes Lillois embarquent dans l’aventure hip-hop. Au gré des évolutions de ce posse (bande, en anglais) ARM mute en Rebel Intellect, avant de devenir Mental Kombat. Une évolution lexicale assumée par Axiom, pour qui rap et lutte sont indissociables.

Difficile de voir là un hasard. Dès 12 ans, le môme éprouve le froid acéré d’un revolver sur sa tempe. Banal contrôle d’identité sous un préau de la cité. Simplement quelques flics essayant d’asseoir leur autorité auprès d’un « sale Arabe ». Il n’a pourtant rien à déclarer. La drogue, il ne la vendra que plus tard, lorsque les deux bouts deviendront trop difficiles à joindre. « Je n’ai pas du tout échappé à mon déterminisme », confesse le MC lillois, sans rougir. Axiom a ses défauts, ses blessures aussi. A l’évocation de
Riad Hamlaoui, ancien camarade de classe modèle abattu en 2002 par la brigade canine à Lille Sud, les yeux s’embuent, l’air se fait lourd.

Le hip-hop, et après ?

Ce destin « entre les gifles de flics et les grands frères dans la came », Axiom le raconte la plume au poing depuis qu’il s’est lancé en solo. À la clé, deux albums éponymes qui voguent entre textes ancrés dans la grisaille du Nord et sonorités familiales du bled. Mais la musique ne peut pas tout. Son visage ne le trahit pas encore, ses Nike Air n’en disent rien, mais Axiom a déjà 36 ans. Lorsqu’il fait le bilan, le jeune père s’interroge : « Avec toutes les belles choses que j’ai dites dans mon hip-hop, qu’est-ce que ça a changé ? »

Au-delà du flow et de l’argot, c’est ce questionnement perpétuel qui distingue le Nordiste au sein de la sphère hip-hop. Peu importe que son explosion ait été retardée par son statut de provincial. Il en a profité pour s’impliquer ailleurs. Après les émeutes de 2005, Axiom devient le porte-parole de
l’association AC Le Feu. Une expérience qui l’amène à sillonner les quartiers déshérités de France, à en cerner les problèmes les plus saillants aussi, comme les contrôles d’identité arbitraires.

Membre du
collectif « Stop le contrôle au faciès », il est l’instigateur d’une proposition de loi qui imposerait la remise d’un récépissé après chaque contrôle. Une trace qui permettrait d’initier un recours en justice en cas d’abus, alors que « noirs » et « arabes » sont contrôlés bien plus souvent que leurs concitoyens. Malgré son vécu, la hauteur de vue d’Axiom transcende les rancœurs d’Hicham. « Nous sommes tous les perdants du jeu politique du chiffre. Cela détériore le rapport policier/citoyen », souffle-t-il, attristé. Jamais à court de volonté, il rêve de faire de Lille le premier laboratoire d’expérimentation de ce contrôle d’un nouveau genre.

Car chez Axiom, rappeur rime avec républicain : créativité avec grandes idées. « Plus croyant que religieux », il défend la laïcité ancien modèle, qui s’incarne dans la cohabitation des altérités. À trop vouloir voiler toutes les différences, la nouvelle mouture l’écœure. « Utiliser la laïcité contre une population – les musulmans –, c’est le pire mal qu’on ait fait à la République », dénonce l’ancien délégué de classe du lycée Faidherbe.

« Je veux former des citoyens responsables »

Surtout, il veut « croire au rêve français ». Liberté, égalité, fraternité… des mots devenus creux pour beaucoup mais qu’Axiom chérit encore. Fin 2010, il crée l’association
Norside pour défendre la notion d’« égalité active ». Devant une République qui ne garantit plus les droits de ses citoyens les plus modestes, il refuse de sombrer dans l’attentisme. Produire des artistes régionaux, insérer des jeunes non qualifiés dans le monde du travail, l’organisation est à l’image de son fondateur : multitâche. En 2012, Norside lancera des ateliers d’éducation civique auprès de 200 jeunes dans 20 zones urbaines sensibles du Nord-Pas-de-Calais. Ambitieux, Axiom affiche ses intentions : « Je veux agrandir le poids électoral de cette zone », affirme-t-il. « Je veux former des citoyens responsables. »

De ses deux années de sociologie à Lille I, il conserve la capacité d’analyse. Pour lui, Indignés de la Défense et Révoltés de Villiers-le-Bel sont les deux visages d’une même colère. Non partisan, Axiom partage cette désillusion devant l’offre politique. Au point d’envisager de mettre les mains dans le cambouis pour changer les choses. Le Lillois vit désormais à Paris, fréquente de nombreux cercles de réflexion. En août dernier, il fait une
intervention remarquée sur France Culture face à des militants UMP et Europe Écologie-Les Verts, pourtant rompus à l’art rhétorique.

Alors avant de le quitter, il faut bien lui poser la question. Après la lettre au chef de l’État, Axiom viserait-il son fauteuil à l’horizon 2017 ? Sourire narquois, l’intéressé laisse planer le doute. « Face à l’histoire, je prendrai mes responsabilités. [...] Il n’y a pas de différence entre un meeting et un concert : chacun parle aux tripes et au coeur », suggère cet
apôtre du rap conscient. Après ce jeu de chat et de journaliste, difficile d’évaluer la crédibilité de cette petite phrase. Pourtant, impossible d’ignorer le best-seller de Robert Greene au fond du coffre de scooter d’Axiom… Power, les 48 lois du pouvoir.

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Axiom en cinq dates :

19 janvier 1975 Naissance à Lille, cité Moulins-Belfort. Aîné d’une famille de cinq enfants.
1990 Fonde son premier groupe, ARM, qui deviendra Mental Kombat.
2005 Écrit Ma Lettre au Président, suivie par un premier album solo, Axiom. Porte-parole d’AC Le Feu.
2010 Crée l’association Norside.
mars 2011 Sort son deuxième album, Axiom, aka Hicham.


Romain Fonsegrives

Article publié le 28 novembre 2011 sur
Intenses Cités (blog de l'ESJ Lille)
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