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Les Objets de la RDA : de la décharge à la vitrine

Publié le 07 octobre 2011 par Gabriel Siméon Camille Larbey | Culture  Société  
Fascination esthétique ou madeleine proustienne, les objets de la République démocratique allemande connaissent une seconde vie et sont désormais sujet à la plus grande convoitise.
"Regarde cette lampe ; je l'avais dans ma cuisine !", s'exclame une femme d'un certa​in âge à l'attention de sa petite-fille. La scène se passe devant une vitrine, au musée des Arts appliqués de Leipzig, en 2003, lors de l'exposition "Gebrauchs Gut - Ostdeutsches Design mit Tradition" ["Vive les objets d'occasion - le design de l'Allemagne de l'Est avec tradition"]. A priori anodine, elle reflète pourtant une certaine ironie de l'Histoire : quatorze ans auparavant, lors de la chute du Mur, nombre d'Allemands de l'Est se débarrassent précipitamment de leurs objets et de leur mobilier pour s'équiper en produits occidentaux. Aujourd'hui, cet univers suscite la convoitise des musées, antiquaires et collectionneurs. Par exemple, un landau de 1981, de la célèbre marque Zkiwa, se vend 600 €, et un service à café relativement rare, en porcelaine de Meissen peut atteindre 5600 €.



Ce regain d'intérêt s'explique en partie par le phénomène de l'Ostalgie, terme formé à partir des mots Ost (Est) et Nostalgie. Bien qu'on ait tendance à les confondre, cette Ostalgie existe sous deux formes distinctes. La première d'entre elles, celle qu'éprouvent certain Ossis (surnom des Est-Allemands), est ce fameux sentiment de tendresse à l'égard de la RDA, où régnait une douce quiétude malgré l'État policier. Pour certains anciens Allemands de l'Est, les conditions de vie ne se sont pas substantiellement améliorées depuis la réunification. D'où le regret d'une certaine insouciance, d'un confort quotidien, en dépit des aspects les plus controversés du régime.

La seconde Ostalgie n'est que l'exagération de ce sentiment, la partie médiatique de l'iceberg qui tend à faire croire que la plupart des Ossis regrettent la chute du Mur. A Berlin, elle demeure un business fructueux pour l'industrie touristique : tour de la ville en Traban, nuit dans l'"Ostel" où le portrait d'Erich Honecker - dirigeant de la RDA de 1976 à 1989 - trône au-dessus des lits, ou encore les vendeurs de babioles à l'effigie des Ampelmänschen, les petits bonshommes rouges et verts des feux de circulation est-berlinois.

Mario Schubert, antiquaire , a ouvert une boutique dans l'Oderberger Strasse à Prenzlauer Berg, un quartier berlinois qui fut le principal foyer de contestation envers le régime communiste, et qui souffre aujourd'hui de la gentrification. Un choix judicieux car les flâneurs sont nombreux à passer devant son enseigne chaque dimanche pour se rendre au marché aux puces de Mauerpark, le rendez-vous incontournable des chineurs en tout genre. Il s'est spécialisé dans le mobilier de la RDA et sa boutique ressemble à un temple en l'honneur du Formica. "Ces meubles, vendus assez chers à l'époque, étaient fabriqué pour durer une éternité", explique-t-il. Destinées à un large public, certaines séries atteignent plus d'un million d'exemplaires. Le service à café en porcelaine Riga, conçu par Erich Lieb et fabirqué par VEB Porzellanwerk Lichte, a par exemple été produit à plus de 500 000 exemplaires entre 1965 et 1990.

 Parmi ses plus belles pièces en vitrine, Mario Schubert compte deux chaises Œuf, estimées au moins à 2500 € l'unité, mais si rares qu'il ne les vend pas. Comme certains objets recherchés, celles-ci n'appartiennent pas au design typique de la RDA, mais étaient tellement répandues à l'Est qu'elles ont malgré tout été estampillées "Allemagne de l'Est". Les productions des années 1950 et 1960, très prisées par les amateurs, sont beaucoup plus rares encore, comme par exemple les placards de cuisine de la marque Eschebach, caractéristiques par leur revêtement en plastique aux couleurs pastel.

S'il existe un réel marché des objets de l'ex-RDA, celui-ci n'est pas encore institutionnalisé. Il se compose pour le moment de quelques spécialistes et de collectionneurs chevronnés, qui ne seraient pas plus de quarante en Allemagne de l'Est. Il n'existe pas non plus de revue consacrée au sujet. Les amateurs doivent pour l'instant se contenter de quelques forums sur internet. Ils ont également recours aux magazines spécialisés datant de la RDA - Wohnen ou Guter rat -, véritable mines d'information sur les tendances de l'époque.

Sans cote officielle, les prix varient parfois considérablement d'un vendeur à l'autre, comme par exemple la lampe Aigrette de pissenlit de la marque Eberbach, proposée entre 300 et 1400 €. Pour fixer ses prix, Mario Schubert fait régulièrement les puces, chine sur le Web, et s'appuie sur les ouvrages de Günther Höhne. Cet ancien rédacteur en chef du seul magazine de design de la défunte RDA est aujourd'hui le principal spécialiste en la matière, auteur de nombreux ouvrages qui sont autant de références dans le domaine.



Günther Höhne ne se considère pas comme un "collectionneur", mais comme un "chasseur" d'objets de la RDA, qui lui arrive d'offrir à certains musées allemands. Son appartement, loin d'être un cimetière de meubles, renferme néanmoins quelques "trésors", comme une chaise en bois Menzel - célèbre pour ne contenir aucune pièce en métal - qui se vent aujourd'hui aux alentour de 1500 €. Autre belle pièce de collection : une armoire tirée de la "série 602", produite par la marque dresdoise Hellerrau. Cette fameuse "série 602" a été créée dans les années 1950 par Franz Ehlrich, célèbre architecte et designer, fortement inspiré par le Bauhaus. Cette armoire "typiquement RDA" a surtout l'avantage d'être pratique : de grands ensembles de rangement, convertibles à l'infini et adaptables à toutes sortes de nouveaux éléments.

Ce primat de de fonctionnalité et de l'accessibilité pour tous rappelle d'ailleurs une célèbre marque suédoise... Selon Günther Höhne et Mario Schubert, le lien entre le mobilier de la RDA et IKEA est évident, tous deux ayant des aspects "neutre et pratique" indispensables pour la réussite commerciale d'un meuble. "Tous les meubles en bois et d'inspiration "rustique" produit en RDA n'ont pas du tout fonctionné", ajoute l'antiquaire. Pour Günther Höhne, le mobilier de la RDA reste avant tout le témoignage d'un véritable succès économique de cette industrie. "Il est possible d'affirmer que la RDA, à partir des années 1960 et plus encore dans les années 1980, était dans les principaux exportateurs de meubles au monde .En ce qui concerne les luminaire, elle était même le premier exportateur mondial. Il y avait d'ailleurs entre soixante et soixante-dix entreprises uniquement spécialisée dans la fabrication de lampes." Parmi les luminaires prisés, une lampe de bureau, dessinée par Klaus Muninowski et qui s'échange pour plus de 150 €.

De sons propre aveu, Günther Höhne regrette la spéculation autour du mobilier de la RDA et reconnaît sa part de responsabilité : "Quand tous les vendeurs professionnels de ce genre de meubles jettent œil à mes livres et découvrent qu'une de leur pièce y est référencer, ils vont automatiquement augmenter son prix." Tout le mobilier n'est heureusement pas soumis à l'augmentation des tarifs. La cafetière en porcelaine de la marque Mitropa, par exemple, caractérisée par son bec verseur recourbé ver le bas, pourtant culte pour de nombreux Ossis car omniprésente à l'époque dans les restaurants ou les cantines d'entreprises. Produite à grande échelle, la vaisselle Mitropa se trouve aisément dans les brocantes, pour quelques euros.

Certes, l'Ostalgie, à la fois mode et sentiment, risque peut-être de s'amenuiser avec le temps, mais Mario Schubert reste confiant dans l'avenir de ces objets relevant "d'un autre temps". L'antiquaire table, entre autres, sur la prise de conscience des consommateurs en matière de développement durable : "chez la plupart de mes clients il y a une prise de conscience écologique et une nécessité de recycler. Pourquoi acheter une nouvelle lampe si une d'occasion éclaire tout aussi bien ?" À l'en croire, les meubles de l'ex-RDA risquent fort d'être encore fonctionnels dans des dizaines d'années. Autant dire une éternité.   

Camille Larbey & Gabriel Siméon

Reportage publié le 7 octobre 2011 dans La Gazette Drouot N°34
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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