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Yasmina Khadra : "Aix ne m'a jamais vraiment adopté"

Publié le 19 juin 2011 par Gabriel Siméon | Culture  
Mohammed Moulessehoul se définit avant tout comme un citoyen du monde. Après avoir passé 36 ans au service de l’Armée algérienne, l’ancien matricule 561 se consacre désormais à sa véritable vocation : l’écriture. Pour cela, il lui aura fallu s’épanouir derrière un pseudonyme féminin : Yasmina Khadra.
Voilà presque un an que vous êtes à Paris. Regrettez-vous Aix-en-Provence ?
Beaucoup. Aix était un peu mon fief d’illuminé, mon port d’attache. J’étais très à l’aise dans cette ville. Lorsque je commençais à écrire, j’étais complètement isolé du reste du monde, ce qui n’est pas le cas ici à Paris. Depuis toute une année, je n’ai pas couché une seule ligne, et pour un écrivain c’est mortel.

Quels souvenirs gardez-vous d’Aix ?
Celui de mes randonnées spirituelles. J’aimais errer dans le silence de la traverse Saint Joseph. À Aix, j’étais constamment dans un de mes livres. Paradoxalement, elle ne m’a jamais vraiment adopté, pour certains, j’étais quelqu’un de suspect, de peu recommandable. Néanmoins, je lui ai rendu un bel hommage dans mon dernier roman.

Comment expliquez-vous cette méfiance à votre encontre ?
Certaines personnes me disaient : « on ne sait pas qui vous êtes ». Cela m’a toujours sidéré, j’ai écrit 22 romans, et ils n’ont jamais réussi à savoir qui je suis ? Pourtant, le miroir le plus probant d’un écrivain reste son livre. Quelqu’un qui ne sait pas percevoir un auteur à travers son œuvre est un mauvais lecteur.

Vous êtes à la fois un écrivain et un ancien militaire. Comment concilier plume et fusil dans « une institution aux antipodes de la vocation d’écrire »?
J’ai réussi parce que j’ai commencé à écrire très jeune. A l’Armée, je ne me cachais pas, tout le monde savait qu’au lieu de faire les quatre cents coups, moi j’écrivais. Jeune, je pensais naïvement que mon écriture était une très belle vitrine pour l’armée algérienne. Ce n’est qu’en devenant officier que les choses ont changé. Ma hiérarchie a essayé de me dissuader par des mutations arbitraires, mais elle ne m’a jamais interdit d’écrire, car même si ma vie ne m’appartenait plus, mon esprit était mien.

Plutôt que d’écrire en Arabe, vous avez choisi de vous exprimer en Français. Comment expliquer ce choix ?
Je ne sais pas… J’ai aimé cette langue. Dès l’âge de neuf ans, j’ai vécu dans un monde de désamour. Aux yeux de l’Armée je n’étais pas Mohammed Moulessehoul, mais le matricule 561. On m’a confisqué un monde et le français m’a permis d’aimer, de m’évader. Lorsque je lisais un auteur français, j’avais le sentiment qu’il s’adressait exclusivement à moi. Et c’est ce qui m’a sauvé.

Pourquoi avoir pris un pseudonyme ? La révélation de votre véritable identité a-t-elle eu des conséquences sur votre carrière d’écrivain ?
Lorsque j’écrivais sous mon vrai nom, je m’autocensurais, car je ne voulais pas que l’Armée me retire mon autorisation de publier. Mes premiers livres restaient à la périphérie de l’essentiel. En choisissant un pseudonyme, j’ai opté pour la clandestinité. J’ai découvert ce qu’était l’essence même de la littérature : la liberté, ce sentiment d’être inaccessible et à l’abri de tout. Mais pour tout vous dire, je crevais d’envie de sortir de l’ombre. Quand j’ai levé le voile sur mon identité, en 2000, les réactions ont d’abord été favorables. Mais très vite, on s’est méfié de mon ancien statut de militaire. On a cherché à me coller une étiquette de tortionnaire, qui ne me correspondait pas du tout.

Les deux prénoms de votre épouse ont inspiré votre pseudonyme, à travers lequel vous manifestez votre admiration pour les femmes algériennes. Êtes-vous féministe ?
Je suis foncièrement féministe ! Le malheur déploie sa patrie là où la femme est bafouée. D’ailleurs, la faille du monde arabo-musulman réside dans la disqualification de la femme. Les hommes ont toujours été malsains, traîtres, mégalomanes, tandis que la femme est capable de donner une dynamique saine à nos nations. A travers ce pseudonyme, j’espère faire évoluer les mentalités.

Vos derniers romans à succès, Les Hirondelles de Kaboul, L’Attentat et Les Sirènes de Bagdad, illustrent le malentendu entre l’Occident et l’Orient. Pourquoi avoir abordé ce thème ?
Les réactions des intellectuels occidentaux m’agaçaient beaucoup. La diabolisation permanente de l’Arabe et du Musulman, venant de personnes supposées éclairer les consciences, m’a profondément scandalisé. Surtout cette malveillance qui consiste à dresser les gens les uns contre les autres, en ramenant tout un continent, toute une dimension humaine, à quelques faits divers choquants. C’est une véritable conspiration contre le monde arabo-musulman. Puisque j’ai la chance d’avoir une double culture, j’ai voulu essayer d’apporter un maximum d’éclairage sur ce phénomène en dénonçant la désinformation médiatique.

En tant qu’auteur algérien, vous êtes engagé sur la scène politique de votre pays. Quel regard portez-vous sur la situation de l’Algérie et sur les relations franco-algériennes ?
L’Algérie actuelle est en régression car dans ce pays, la politique n’existe pas. Nous n’avons pas la maturité qui nous permettrait d’accéder au débat politique. Au lieu de cela, l’espace politique est occupé par un abîme, qui sépare ceux qui ont le pouvoir de ceux qui ne l’ont pas. Quant à la France, sa politique envers l’Algérie demeure ambiguë, presque sournoise. Pour ma part, j’espère que ces deux peuples s’éveilleront un jour à eux-mêmes. Nos différences sont là pour nous enrichir, elles nous rendent pluriels et polyvalents. Malheureusement, chacun se recentre sur lui-même et les Français si respectueux que me décrivaient mes parents sont aujourd’hui en train de disparaître. L’individualisation des comportements ne facilite pas la compréhension entre nos peuples.

Selon vous, pourquoi le régime algérien vous a-t-il confié la direction du centre culturel algérien après vous avoir ostracisé pendant des années ?
Quand on a une légitimité, le pouvoir cherche la moindre petite chose capable de vous discréditer. Chez moi, ils n’ont rien trouvé. Maintenant que je suis directeur du centre culturel algérien, je sais que l’honnêteté paie. De nombreux artistes viennent me voir, mais beaucoup se sont constitués une image de victime expiatoire. S’ils sont incapables d’en sortir, c’est qu’ils n’ont pas le courage de leurs convictions ! Le regard de l’Occident amplifie ce phénomène, car seuls les dissidents sont adoptés, pas les grands romanciers.

Alors que vos précédents romans étaient très en phase avec le monde contemporain, votre dernier roman, Ce que le jour doit à la nuit, est une grande fresque historique. Qu’est-ce qui a changé ?
Avec ma trilogie sur le terrorisme, je voulais éviter de jeter de l’huile sur le feu. J’avais choisi d’écrire sur la barbarie, mais je voulais apaiser les consciences. Je cherchais à mettre en lumière les raisons qui poussent un homme, lorsqu’il est privé de tout repère, à perdre son âme et à devenir un terroriste. Dans Ce que le jour doit à la nuit, j’ai choisi de traiter de l’Algérie coloniale car j’avais envie de passer à autre chose, sans pour autant oublier ma volonté d’apaisement.

Vous avez passé une année entière à écrire ce livre. Le trouvez-vous plus abouti que les précédents ?
Après avoir vécu 36 ans au sein de l’Armée, où mon temps ne m’appartenait pas, j’avais pris l’habitude d’écrire mes romans en quelques mois. Puis, grâce à mon succès littéraire, j’ai acquis une certaine sérénité qui m’a permis d’étaler mon écriture dans le temps. Je considère Ce que le jour doit à la nuit comme le meilleur de mes romans.

Le tournage de L’Attentat, qui va être adapté au cinéma, débute en 2009. Allez-vous participer au travail de réalisation ?
Je ne pense pas. Vous savez, quand les Américains achètent les droits d’un film, il devient leur propriété ! Le premier scénariste, que j’ai rencontré, avait écrit un scénario très proche de l’âme du livre ; mais le réalisateur a choisi d’en engager un autre. C’est angoissant. D’autant plus que j’ai une très mauvaise expérience avec le cinéma : l’adaptation de Morituri a été un fiasco.

Savez-vous déjà sur quel thème vous allez écrire votre prochain livre ?
Sur les gens, les gens simples. Je veux faire d’un être insignifiant un héros. Cela fait partie du privilège des écrivains…


Propos recueillis par Romain Fonsegrives, Laure Nigretto et Gabriel Siméon
Photos : Gabriel Siméon

Entretien publié le 2 avril 2009 dans le supplément spécial Aix-en-Provence de l'Express
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L'auteur : Gabriel Siméon


Gabriel Siméon Mes articles

Formation : Diplômé de Sciences Po Aix-en-Provence et du master 2 "Journalisme politique à l'international"

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