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Le Jour où Darryl Zanuck a sacrifié son propre fils

Publié le 05 avril 2016 par Camille Larbey | Culture  
Au début des années 1970, Darryl Zanuck, big boss de la Fox, sent qu'il devient un nabab anachronique. Mais le vieux lion ne veut pas lâcher sa couronne. Et qu'importe s'il doit, pour cela, sacrifier la chair de sa chair.
Paris, automne 1969. Près des Champs-Élysées, un vieux monsieur portant des lunettes de soleil est assis à la terrasse du Café Alexandre, un plaid sur les genoux pour le protéger du froid. Lorsqu'il ôte son cigare, un sourire dévoile ses dents du bonheur. Parfois, une jeune fille lui tient compagnie. Cet homme, c'est Darryl F. Zanuck, producteur pour le studio qu'il a lui même fondé, la Twentieth Century Fox. Il a délaissé le domicile conjugal depuis de nombreuses années et vit comme un exilé dans la capitale française. Sa dernière lubie s'appelle Geneviève Gilles, une actrice de 23 ans. Zanuck fait produire par la Fox Hello-Goodbye, où la belle tient naturellement le premier rôle, dans les studios de Billancourt. Le film coûtera quatre millions de dollars et, sans surprise, sera un échec. À New York, au siège du studio, les décisionnaires commencent à fatiguer des caprices du mogul coureur de jupons. La calculette rappelle que Zanuck coûte objectivement beaucoup d'argent à sa boîte. Voilà plusieurs années qu'il n'a pas produit un gros succès. Le conseil d'administration a une idée : confier les rênes du studio au fiston, Richard, alors chef de production à Los Angeles et nommer le père président, un titre honorifique sans réel pouvoir de décision. "C'était logique, confiera Richard à Leonard Mosley, auteur de la biographie Zanuck. Depuis huit ou neuf ans, il n'avait pratiquement plus mis les pieds à Hollywood. Il avait ses raisons, mais il passait de plus en plus de temps à voyager et, pour parler franchement, il commençait à donner des signes de sénilité." Darryl Zanuck se dit peut-être que ce serait une élégante manière de terminer une carrière commencée un demi-siècle plus tôt. Il est certain d'une chose : il n'a pas démérité. Enfant abandonné par sa mère et élevé à la dure par son grand-père, le jeune Darryl commence sa carrière à Hollywood comme gagman pour Chaplin, qu'il déteste et qui n'en rate pas une pour rabrouer son jeune employé. Pas grave puisque dans ses moments libres Darryl picole et court les filles avec Sydney Chaplin, le frère de son patron, qu'il considère comme "le plus grand baiseur qu'il y ait jamais eu". Errol Flynn inclus. En 1925, Darryl a 23 ans à peine. C'est le bon moment pour planter Chaplin et devenir directeur de production pour le compte de la Warner Bros. Pourtant, avec sa petite taille et son air juvénile, les mauvaises langues disent qu'on lui presserait le nez qu'il en sortirait du lait. Alors, il compense en pratiquant la boxe et en se laissant pousser la moustache, non content d'avoir produit et écrit les quelques dialogues du premier film avec des numéros parlant (Le Chanteur de Jazz, 1927) avec les frères Warner. En avril 1933, suite à un conflit avec les frères Warner, Zanuck quitte le navire et fonde la Twentieth Century Pictures. En 1935, il fusionne avec la Fox, et prend, à 33 ans, la tête du plus grand studio d'Hollywood : 39 hectares, 8 kilomètres de rues, 12 plateaux. Force de frappe : au minimum 35 films par an. Darryl F. Zanuck, privilège des grands hommes, devient simplement "DFZ". Il incarne le prototype du nabab gros cigare, verre de scotch, qui claque les fesses des starlettes et terrorise les acteurs.

Le retour du roi
Arrivée en bout de course, l'affaire semblait entendue : Darry laisse la main à son fils, comme dans n'importe quelle entreprise familiale. À la fin de l'année 1969, le bilan comptable de la Twentieth Century Fox n'est pas bon. Richard, le nouveau boss, décide de ne pas renouveler le généreux contrat de Geneviève Gilles que son producteur de père avait  pris soin d'établir. Un affront que Darryl ne digère pas. Il décide alors de revenir à New York, s'installe au Plaza Hotel et multiplie les allers-retours à Hollywood afin d'entamer une campagne de sape contre son fiston. L'estocade finale est portée le 29 novembre 1970. Darryl, qui a arrêté la picole, convoque le conseil d'administration en une assemblée extraordinaire. Devant les membres, il éreinte Richard, naturellement présent. Puis il termine son réquisitoire en demandant la destitution de son propre fils. Zanuck Jr. est trop abasourdi pour se défendre et la motion est adoptée. "J'avais dirigé la Fox pendant neuf ans, j'étais quasiment tout-puissant et, en quelques minutes, je n'étais plus rien. Que mon père fût l'auteur de tout cela n'atténuait en rien, on s'en doute, mon désarroi", racontera-t-il. Virginia Fox Zanuck, à la fois épouse délaissée et mère offencée, joue plutôt la carte de l'actionnaire mécontente, puisqu'elle possède 100 000 dollars de parts du studio. Elle prend le parti de son fils dans un communiqué de presse où elle dénonce une compagnie dirigée par "un conseil de vieillards sans volonté, qui prennent leurs ordres chez DFZ et ont peur, à l'heure actuelle, de l'affronter. M. Zanuck croit qu'il est encore le génie qu'il a été. L'année qui vient pourrait être une grande année pour la Fox. Mais si mon fils est remplacé par quelqu'un d'inexpérimenté, ce pourrait être sa fin en deux mois." Richard tente l'apaisement et empêche que l'affaire ne dégénère en bain de sang médiatique. Lui et Mme Zanuck auront leur revanche le 19 mai 1971, lors de la réunion annuelle de la Fox à Wilmington, dans le Delaware. Une passe d'armes entre les sociétaires et le conseil d'administration fait une victime : DFZ, poussé vers la sortie. En contrepartie, il est élu président d'honneur, autrement dit, rien. Quant à Richard, il reste définitivement sur la touche. Le biographe de la famille restranscrit : ""Nous avons perdu", dit Virginia. "Non, répondit Richard. C'est papa qui a perdu.""

Article paru dans SoFilm, n°38, mars 2016
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Vocable, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


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