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Le Louxor ressuscité

Publié le 01 février 2014 par Camille Larbey | Culture  
Vies et destin d'un cinéma de quartier.


Paris, le 18 avril 2013, à 13h30, métro Barbès-Rochechouart. Sur le trottoir, les spectateurs attendent patiemment l'ouverture des portes du cinéma Louxor. Situé au numéro 170 du boulevard Magenta, ce dernier est à cheval sut trois arrondissement, le 9e, le 10e et le 18e.
La séance aura une saveur particulière : c'est la première depuis la fermeture du cinéma en 1983. Dans le contexte actuel d'hégémonie des multiplexes, la résurrection d'un cinéma de quartier est un évènement rare et exceptionnel. Mais au-delà de cet heureux dénouement, l'histoire du Louxor est également celle de son quartier et celle d'une période du cinéma. Remontons la bobine temporelle jusqu'au début du XXe siècle.
À cette époque, les spectateurs parisiens se pressent dans les salles obscures pour rire des pitreries de Max Linder ou s'émouvoir devant les films d'Abel Gance. En 1920, Henry Silberberg, un homme d'affaire dont on sait peu de chose, fait construire un cinéma à l'emplacement d'un immeuble haussmannien situé à l'angle des boulevards de la Chapelle et Magenta. Il en confie la réalisation à l'architecte Henry Zipcy - ce cinéma sera d'ailleurs sa seule et unique œuvre. Le Louxor est inauguré le 6 octobre 1921, mais Henry Silberberg n'en profitera pas longtemps : il décède quelques semaines plus tard.

De l'Égypte...
Le Louxor se distingue par son ornementation néo-égyptienne, exécutée par le peintre-décorateur Amédée Tibéri : bas-reliefs, papyrus, têtes de pharaon, colonnes florales, disques solaires et hiéroglyphes. On se croirait dans un temple à la gloire du dieu Râ. Mais pourquoi avoir choisi le thème de l'Égypte ? Lors de la grande expédition de Napoléon dans ce pays, entre 1798 et 1801, les nombreux scientifiques et artistes accompagnant les soldats furent fascinés par cette civilisation. La France se pique alors de curiosité pour l'Égypte Antique. C'est ce que l'on nomme "l'égyptomanie", présente dans la littérature, la poésie, la peinture, la sculpture, l'architecture et plus tard, le cinéma. Lorsque le Louxor ouvre ses portes, cette passion pour l'Égypte est encore vivace. Les péplums sont à la mode et, en 1922, la découverte du tombeau de Toutankhamon par les archéologues Howard Carter et Georges Carnarvon suscite l'engouement général. L'architecture du Louxor est un exemple typique de l'art néo-égyptien : ses décorateurs se sont réapproprié les thèmes égyptiens et ont ajouté des touches Art-déco. Si certains bas-reliefs de la salle sont des copies identiques de frises existantes, les mosaïques sur les façades extérieures sont purement fantaisistes. En effet, les Égyptiens n'en utilisaient pas !



... à la Grèce !
Mais qu'importent ces entorses à l'art égyptiens, le Louxor est immédiatement adopté par le public parisien. Imaginez 1 200 spectateurs entassés dans cette grande salle à double balcon. Lors d'une séance, plusieurs petits films muets sont diffusés, entrecoupés d'actualités, de documentaires et spectacles vivants. La musique est jouée par un orchestre ou un orgue électrique.
Deux ans après son rachat en 1929 par le groupe Pathé, le Louxor est redécoré dans un style... néo-grec. Un comble ! D'un point de vue technique, le cinéma suit les évolutions de son temps : passage au parlant, puis à la couleur et au cinémascope. En 1953, le public peut même admirer les premiers films en 3D. Deux projecteurs ainsi que le port de lunettes aux verres teintés en rouge et vert sont alors nécessaires. Mais à partir des années 60, la fréquentation du cinéma diminue car un important concurrent fait son apparition fans les foyers français : la télévision.

Sulfureuse réputation
Dans les années 70, les quartiers nord de Paris sont marqués par une forte immigration maghrébine et indienne. La programmation du Louxor devient à l'image de son quartier : populaire et métissée. On peut y voir des films exotiques, bollywoodiens, maus aussi des westerns spaghettis, des films de kung-fu, des péplums et quelques pornos soft. La salle acquiert une réputation sulfureuse. L'actuel directeur du Pathé Wepler, Jean-Pierre Lignon, a travaillé au Louxor en 1976. Il se souvient qu'" on entrait et sortait comme dans un moulin. Les toilettes du premier étages étaient toujours bondées et bien souvent, le spectacle se jouait plus derrière les portes que dans la grande salle? D'ailleurs, dans la salle, des gens débarquaient pour vendre de tout." Petits trafics, rendez-vous clandestins et même commerce charnel, l'ambiance du Louxor tranche radicalement avec celle qui règne dans les actuelles salles de cinéma d'art et d'essai du Quartier latin !

Rideau
Eddy Mitchell, vénérable rockeur cinéphile, chantait en 1977 le triste " destin d'un cinéma de quartier" : " Il n'a plus aucune chance, c'était la dernière séance. Et le rideau sur l'écran est tombé." À cette époque, les petites salles ne peuvent lutter contre l'apparition des multiplexes. Elles ferment une à une pour laisser place le plus souvent à des parkings ou des supermarchés. Le Louxor n'échappe pas à la règle et ferme le 30 novembre 1983? Le dernier film projeté est La Balance, un policier de Bob Swaim primé aux césars. Pathé vend le bâtiment au groupe Tati, qui souhaite y ouvrir un magasin de vêtements. Mais le projet ne peut se faire car la façade du Louxor a été ajoutée à l'inventaire des monuments historiques de Paris deux ans auparavant. Ne sachant qu'en faire, Tati loue finalement le bâtiment. Ce dernier devient donc, de 1986 à 1987, une boîte de nuit antillaise, et de 1988 à 1990, le plus grand club gay de la capitale, le Mégatown. Puis, le Louxor entre dans une longue période de sommeil.



Une boîte dans la boîte

Grâce à l'impulsion de plusieurs associations de quartier, le Louxor est racheté en 2003 par la Ville de Paris, et sa rénovation est lancée en 2010. L'objectif est de recréer son ornementation d'origine. Mais pour des raisons économiques trois salles sont prévues afin de garantir la fréquentation du public. La salle principale prend le nom de Youssef Chahine, en hommage au cinéaste égyptien décédé en 2008. Philippe Pumain, l'architecte en charge de la restauration du Louxor, n'a pas la tâche facile. les dessins et le plan originels ont disparu, et il n'existe que deux photos d'époque montrant la grande salle. " On a fait de l'archéologie en décapant les différentes couches des décors pour retrouver partiellement les parties disparues ", explique-t-il. De plus, l'insonorisation est un sacré défi : la ligne du métro n'est qu'à quelques mètres sous les sièges. Et les habitants de l'immeuble voisin risquent d'être incommodés lors des projections. L'architecte a donc " enfermé " la grande salle dans une boîte, puis dans une seconde. Fixée sur des ressorts, la première boîte est séparée de la seconde par 4 cm de vide. Ce système permet de limiter considérablement les vibrations sonores en provenance du métro et d'un film projeté. C'est " boîte dans la boîte " n'est pas sans rappeler " les sarcophages ", s'amuse Philippe Pumain.

Art et essai
Aujourd'hui, le Louxor a retrouvé son lustre d'antan. Quant aux films projetés, Martin Bidou, l'un des trois programmateurs de la salle, explique vouloir placer " du cinéma d'ateur, du cinéma d'art et d'essai porteur, avec des films comme l'Écume des jours de Michel Gondry, ou plus pointus. Nous portons aussi une attention particulière aux cinématrographies du sud. " Le succès est au rendez-vous puisque les salles ne désemplissent pas. Il ne pouvait en être autrement : les mosaïques sur la façade extérieure du Louxor représentent des scarabées, symbole pour les Égyptiens du renouveau et de la résurrection.

Camille Larbey
Article publié dans le magazine Écoute, février 2014.


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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


Médias : Presse écrite, WEB.

Bio : Cultures