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Ayn Rand, muse de l’Amérique ultralibérale

Publié le 28 août 2012 par Anne Royer | Culture  Politique  
Les Français la connaissent mal, mais ses romans-fleuve font l’objet d’un véritable culte outre-Atlantique, notamment au sein du Tea Party. Ayn Rand, philosophe américaine d’origine russe, est devenue l’apôtre d’un capitalisme “no limit”.


Elle avait demandé qu’on dépose une gerbe géante en forme de dollar sur son cercueil. Ayn Rand, chantre de l’ultralibéralisme et de l’individualisme exacerbé, compte parmi les philosophes les plus importants des Etats-Unis. Les Français la connaissent peu, mais ses livres sont distribués par milliers dans les écoles et universités américaines. D’après une enquête réalisée par la bibliothèque du Congrès, Atlas Shrugged (1957), son œuvre majeure, était en 1991 le deuxième livre le plus influent pour les Américains, juste derrière la Bible. Vingt ans plus tard, il est n°1 des ventes sur Amazon.com.

L’égoïsme rationnel, vertu créatrice de richesse

“Greed is good“, assène Gordon Gekko, l’investisseur financier campé par Michael Douglas dans Wall Street d’Oliver Stone : “L’avidité au gain est la plus grande des vertus.” La punch-line du film pourrait aussi être le titre du dernier roman d’Ayn Rand, décédée en 1982. Pour Nicole Morgan, professeure de philosophie politique et auteure de Haine froide – A quoi pense la droite américaine ?, Ayn Rand offre une “permission prétendument morale à tous les entrepreneurs de la mondialisation […]. Ils la vénèrent.” Sa philosophie, qu’elle appelle “objectivisme”, prône le règne de l’individu : chacun est libre d’utiliser sa raison – mais non la force physique –, d’agir selon ses propres choix, pour améliorer sa vie et trouver le bonheur. Elle pose ainsi les prémisses du “capitalisme de laissez-faire”. L’entrepreneur est son héros, l’argent le référent universel à l’aune duquel il est jugé.

“En reprenant le thème classique de l’égoïsme humain sous le nom d’individualisme à dessein hédonique, Ayn Rand touche une corde particulièrement sensible de la psyché d’un pays qui doit sa richesse à l’esprit d’entreprise d’individus dont certains sont arrivés pauvres sur ses rivages et qui doivent tout à eux-mêmes”, analyse Nicole Morgan dans son essai.

De toute évidence, Ayn Rand abhorre le marxisme et le socialisme. Une détestation qui trouve ses racines dans la jeunesse de la philosophe. Née Alisa Rosenbaum à Saint-Pétersbourg en 1905, elle assiste à la montée du communisme et à la révolution bolchevique. Sa famille connaît l’exil – en Crimée, actuel sud de l’Ukraine - et la pauvreté.

Alors qu’elle a 12 ans, la confiscation de la pharmacie de son père par les Gardes rouges l’affecte beaucoup et scelle son horreur du communisme et de toute forme de socialisme. Passionnée de cinéma, elle rêvera alors de traverser l’océan pour rejoindre la planète Hollywood. Après des études de philosophie et d’histoire, elle parvient à émigrer en 1926, et trouve même à se faire embaucher comme scénariste auprès de Cecil B. DeMille. Très vite, elle se consacre à l’écriture, et publie, entre 1936 et 1957, les romans-fleuve qui ont fait sa gloire.

Une idéologie proche de celle du Tea Party

John Galt, héros d’Atlas Shrugged, est un ingénieur de génie qui organise la révolte des créateurs et entrepreneurs contre l’Etat et le collectivisme. Aux yeux d’Ayn Rand, celui qui n’est pas entrepreneur et ne crée pas de richesse appartient à la caste des “parasites“. Et leur protection constitue un handicap pour le reste du groupe. Sans être anarchiste pour autant, elle préconise l’élimination de presque toutes les fonctions de l’Etat, et s’oppose farouchement à l’Etat-providence.

“Ayn Rand est à la tête d’une singulière révolte : celle d’Atlas, ce géant qui refuserait de porter le monde sur son dos, la révolte des riches contre les mendiants (tous ceux que l’Etat fait vivre ou protège). D’où le titre de son roman dont le succès ne fait que croître, trente ans après sa mort : Atlas Shrugged (La Révolte d’Atlas)”, résume Nicole Morgan.

Une révolte qui ressemble furieusement à celle du Tea Party, dont l’idéologie et le succès doivent beaucoup à l’oeuvre d’Ayn Rand. Le mouvement conservateur en a fait l’une de ses références majeures. Mais au-delà même des clivages politiques, c’est toute une élite politique et d’affaires qui la porte aux nues.

Admirateurs et disciples

Hillary Clinton raconta qu’elle-même avait eu sa “phase Ayn Rand“, comme la plupart de ses contemporains. Steve Jobs ou Jimmy Wales (le créateur de Wikipedia) se sont déclaré “fans“. De nombreuses personnalités américaines se réclament de la romancière-philosophe, notamment parmi les élus républicains et les chefs de file du Tea Party. Paul Ryan, candidat à la vice-présidence des Etats-Unis, clame son admiration et répète partout qu’elle lui a soufflé l’inspiration nécessaire à son entrée en politique. Bien qu’il ne partage pas son athéisme radical.

“Je suis un catholique, vous savez, déclare-t-il au National Catholic Register. Je suis loin d’être un objectiviste, mais je pense qu’Ayn Rand a rendu service, elle a fait du très bon boulot en dessinant les contours de la moralité du capitalisme, en se faisant l’avocate de la liberté et de la libre entreprise. Vous n’avez pas à embrasser l’objectivisme en entier pour apprécier ce qu’elle a fait de ce côté-là."

“Les parasites dénués de détermination périssent comme il se doit”

Mais son disciple le plus fervent est sans nul doute Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale (la banque centrale des Etats-Unis) pendant près de vingt ans. Ayn Rand, dont il fut un ami proche, lui a inspiré sa politique du “laissez-faire économique”. Voici ce qu’il écrit en 1957, peu après la parution d’Atlas Shrugged, en réponse à la critique du New York Times :

“Atlas Shrugged est une célébration de la vie et du bonheur. La justice est implacable. Des individus créatifs, une détermination constante et la rationalité mènent à la joie et l’épanouissement. Les parasites qui sont en permanence dénués de détermination ou de raison périssent, comme il se doit.”
 
Trente ans après la mort d’Ayn Rand, ses défenseurs sont légion. Orgueilleuse et entière, elle-même acceptait difficilement la critique. Ainsi, lorsque son éditeur lui demanda, à la lecture d’Atlas Shrugged, de raccourcir les longs monologues de son héros, elle lui répondit vertement : “Est-ce que vous raccourciriez la Bible ?” Pour l’heure, la “Bible” d’Ayn Rand s’est vendue à plus de six millions d’exemplaires dans le monde.

Anne Royer
Article publié sur LesInRocKs.com le 28 août 2012
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L'auteur : Anne Royer


Anne Royer Mes articles

Formation : Master pro Journalisme à Sciences Po Rennes + Master recherche de Lettres modernes

Participation à : Le Mensuel de Rennes, Le 13 du Mois, Lien Social, Alternatives Economiques, We Demain, Les Inrockuptibles, Néon, Le Monde, TV5 Monde, Industrie & Technologies, Dixhuitinfo.com, Esprit Bonsaï, L'Aquarium à la maison

Médias : Presse écrite - print & web

Bio : Polyvalente, option sujets de société et droits des femmes