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Pool : la relève

Publié le 31 octobre 2012 par Camille Larbey | Culture  
Portrait d'un duo de jeunes designers français au talent indéniable et auteurs d'une surprenante chaise de jardin en plastique.

C'est l'histoire d'un hit, d'un essai transformé en coup d'éclat. Son nom ? Souviens-toi que tu vas mourir, le premier objet dessiné en 2010 par le Léa Padovani et Sébastien Kieffer. Grâce à cette chaise en plastique blanc en forme de vanité contemporaine, ils sont devenus les coqueluches de la planète design. À l'instar des vidéos dites "virales", qui font le tour du web en quelques jours, sa photo a été massivement partagées sur les réseaux  sociaux, blogs, web magazines et autres magazines spécialisés. Deux années après sa création, elle tourne encore sur le Net... Et deux ans, dans cet Internet adepte des microtendances éphémères, c'est l'équivalent d'une éternité.
 
La force de l'objet, outre son grand impact visuel, vient des différents degrés de lecture qu'il offre. L'enfant y verra une chaise de pirate, le quidam une tête de mort, une blague d'humour noir ou même un meuble sinistre et le curateur un memento mori dans la pure tradition de l'art macabre. Produit mass market par excellence, la chaise en plastique monobloc est l'archétype de l'objet universel. Le duo se l'est réapproprié tel un langage : " On sortait de nulle part et on avait besoin de dire quelque chose, tout de suite " , se souvient Léa Padovani. Rectification : ils ne viennent pas vraiment de nulle part. Elle sort de l'Institut supérieur des arts appliqués à Paris, lui est diplômé de l'école Pivaut à Nantes. Ils se sont rencontrés à l'agence Noé Duchaufour-Lawrance, où ils ont travaillé ensemble pendant près de cinq ans, Léa comme architecte et Sébastien comme designer. Ils font leur premières armes sur de nombreux projets, allant du parfum à l'aménagement d'intérieur. Logiquement, l'envie de voler de leur propres ailes se fait de plus en plus forte et durant l'été 2010, à l'aube de leur trentaine, ils décident de s'associer.

Donner du sens aux objets

Lorsque vient le moment de se trouver un nom d'agence, ils ne souhaitent pas accoler simplement leurs deux patronymes. Ils choisissent alors " Pool", suggérant tant un groupe aux synergies positives que la piscine et son univers jovial. Ce relatif anonymat, Léa Padovani le revendique modestement : " L'objet est plus important que nous." Dans un premier temps, ils rechignent même à apparaître sur les photographies... mais devant l'insistance des médias, leurs visages deviennent bientôt visible çà et là dans quelques articles.

Impressionné par cette fameuse chaise en plastique, le journaliste et curateur Cédric Morisset intègre Pool à l'exposition " Nouvelle vague, le nouveau paysage domestique français ", qui se tient en avril 2011, durant le prestigieux Salon international du meuble à Milan. Le studio y installe son cabinet de curiosités aux côtés de quatres talents émergents : A+A Cooren, Pierre Favresse, Studio Nocc et Ionna Vautrin. Hormis leur fraîcheur, ces jeunes designers n'ont en commun que le  dynamisme, la débrouillardise et un esprit entrepreneurial marqué. " Milan, c'était notre vraie naissance, un sacré crash test ", se souvient Léa. L'épreuve du feu est réussie puisque l'exposition obtient un franc succès. Après s'être attardée au musée du Design de Tel-Aviv, puis à Paris et New York, elle tirera prochainement sa révérence au Canada.



Grâce à Souviens-toi que tu vas mouriri en guise de carte de visite, la presse et le public se piquent de curiosité pour les productions de Pool : un design élégant aux lignes soignées, souples et épurées. Avec ses notes sylvestres, leur table basse Wryneck - nom anglais d'une sorte de pic-vert - joue sur les matières et les techniques. Le plateau, en noyer, est l'oeuvre d'un artisan ébéniste tandis que la base biseautée résulte d'une découpe numérique. Tout comme Souviens-toi..., l'usager est libre d'interpréter l'objet : son tronc taillé pourrait être le méfait d'un pic-vert, d'un rougeur laborieux ou même d'un taille-crayon géant.

Autre remarquable audace des jeunes créateur, L'idéal du moi, un miroir autoportant dont la surface pliée en plusieurs facettes renvoie un reflet cassé. Abstraction du narcissisme freudien, version moderne du portrait de Dorian Gray ou miroir déformant de fête foraine ? Une fois encore, Pool laisse au public le soin de déchiffrer l'objet. La jeune agence propose également une méditation autour du luminaire. En s'attaquant aux tristes faux plafonds lumineux, elle poursuit sa valorisation des objets jugés a priori anti-design. " Nous nous sommes dit que les faux plafonds, c'était vraiment moche et qu'avant tout il y en avait partout... Il y avait quelque chose à faire, car maintenant qu'ils sont là, ils ne vont pas disparaître simplement parce que les designers l'auront décidé. Nous avons donc choisi de travailler dessus", explique Sébastien Kieffer. Pool a par conséquent imaginé W&W, un plafond modulable. Chaque dalle, au relief déstructuré, possède des faces éclairantes et des zones opaques. Ce système a aujourd'hui un éditeur et devrait prochainement se retrouver dans les espaces publics, hôpitaux et open spaces.
 
Avec Louxor, Pool réhabilite cette fois l'austère néon en l’enchâssant dans une lanterne en forme de diamant. Il semble ainsi flotter en apesanteur. Quant à la lampe Vulcain, à l'interrupteur en forme de cheville de violon, elle brille par sa sobriété. Derrière son apparente simplicité se cache un important travail de finitions, notamment dans l'abat-jour, constitué d'un savant dégradé de points. " Justement, on est hyperpointilleurx ", précise en riant Léa Padovani.

Pour composer, ils revendiquent un côté "zéro méthode ". Cela peut partir d'un dialogue qui s'avèrera fructueux, ou parfois stérile, de quelques dessins griffonnés, de jolies images photoshopées ou d'une maquette fabriquée avec trois bouts de ficelle. De plus, ils n'ont aucun parti pris pour les matières, l'espace domestique ou public. Tout objet, quel qu'il soit, mérite l'attention du dessinateur. Ils cherchent à réinventer un design des grands écarts et si leurs créations déploient une finesse, tant dans la forme que dans le fond, l'usager est placé au centre de leur réflexion : "On est toujours dans l'idée de faire quelque chose d'assimilable très rapidement. Lorsqu'on met un gros interrupteur à grosse clé sur une lampe, ilsfaut que l'on sache tout de suite où l'allumer. Il ne doit pas y avoir de malentendu sur l'objet " , confirme Sébastien Kieffer.

Le duo a été révélé par une exposition itinérante, mais ne veut pas rester cantonné à l'exhibition. Pour Léa Padovani, " l'objet mis sur une stèle n'a aucun intérêt. Le design ne peut être de l'art. Le but du designer est de faire des objets qui aient un sens et qui servent à quelque chose ". Cela ne les empêche pas de rendre hommage à leurs illustres aînés lorsque, à l'occasion des Designer's Days de 2011, l'éditeur Cassina invite le studio à concevoir dans son showroom des installations à partir d'objets cultes. Point d'orgue de leur scénographie, les chaises Zig Zag dessinées en 1932 par Gerrit Rietveld sont érigées tel un totem aztèque. L'objet-icône devient alors idole.

Malgré son succès d'estime, Pool reste prudent quant à son image et son avenir. Les deux designers se refusent à faire de l'objet-gadget. Rien ne doit être trivial ni laissé au hasard. Au grand dam de ses fans, Souviens-toi n'est pas encore commercialisée afin d'éviter qu'elle ne soit galvaudée lors d'une production à grande échelle. Il en existe seulement douze exemplaires, signés et numérotés. Le studio est cependant en cours de finalisation d'un gros projet, encore quelque peu confidentiel : l'ouverture d'un nouveau concept de café, appelé " Craft ", situé dans le Xe arrondissement à Paris et dont le binôme s'est vu confier l'aménagement. L'occasion pour le public de découvrir leurs objets.

Camille Larbey
Photos : Benjamin Le Du
Article publié dans le n°35 du 12 octobre 2012 de La Gazette Drouot.
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


Médias : Presse écrite, WEB.

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