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Les enquêteurs de l'art

Publié le 14 octobre 2012 par Camille Larbey | Culture  
Bienvenue au Centre de Recherche et de restauration des musées de France, où des Sherlock Holmes en blouse blanche percent les mystères des objets d'art.



Au Louvre, les visiteurs de l'aile sud flânent sans se douter qu'au sous-sol, dans des laboratoires interdits au grand public, des chercheurs, experts hors du commun, enquêtent et traquent la vérité pour déterminer l'authenticité des objets d'art. La tête égyptienne est-elle un faux ? Pendant quatre-vingt ans, la communauté des égyptologues a douté de l'authenticité de cette statue, acquise par l'établissement en 1923. Pour mettre un terme au débat, les scientifiques du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) ont recouru à un bijou de la technologie : l'Accélérateur Grand Louvre d'Analyse Élémentaire, dit "Aglaé", capable d'analyser la composition chimique de n'importe quel objet sans nécessiter aucun prélèvement. "C'est le seul accélérateur de particule au monde entièrement dédié à l'étude du patrimoine", précise Marie Lavandier, directrice du Centre. La tête égyptienne, ne pouvant subir l'outrage du moindre prélèvement, a récemment été analysée avec Aglaé. Composé d'un canon de 25 mètres, l'accélérateur bombarde l'objet d'ions. La matière, excitée, réagit et renvoie des rayons X contenant la fiche d'identité chimique de l'objet. La composition des verres révèle des traces d'arsenic et de plomb caractéristiques des productions du... XVIIIe siècle ! Le verdict tombe, l’œuvre est un faux remarquable. Une affaire classée et réussie pour ces enquêteurs de l'art.

Dans la mythologie grecque, Aglaé, la plus jeune des trois Grâces, symbolise la beauté resplendissante. Un patronyme tout trouvé pour ce fleuron du C2RMF, l'un des multiples outils de pointe dont dispose les experts du Centre. Créé en 1998, lors de la fusion du Laboratoire de recherche et de du Service de restauration des musées de France, le C2RMF emploie aujourd'hui cent soixante personnes, réparties sur deux sites : l'atelier de restauration de la Petite écurie du roi, en face du Château de Versailles, et le laboratoire, situé sous le palais du Louvre. "Nous accueillons dans nos équipes des métiers très variés et originaux - chimistes, photographes, physiciens, radiologues, spécialistes d'optiques, documentalistes, informaticiens, restaurateurs, conservateurs, historiens d'art ou archéologues -, ce qui offre une approche transversale et pluridisciplinaire au service des musées de France", détaille la directrice. Au pied du vénérable pavillon de Flore du Louvre, derrière deux portes dignes d'un coffre-fort, se cache le laboratoire. Les cinq milles mètres carrés de ce lieu souterrain, répartis en trois niveaux sous un immense plafond vitré, ressemble à une vraie ruche : chambre noire aux murs de sept mètres de haut, bibliothèque, succession de pièces aux hublots vitrés pour les laborantins, salle de contrôle où cinq personnes font tourner l'accélérateur de particules et même une immense porte reliée au périphérique souterrain du Louvre, servant au transport des œuvres.



Chaque années, des milliers d'objets passent entre les mains des scientifiques. Les techniques d'analyse ultrasophistiquées - lumière rasante, infrarouge, UV, radiographie, etc. - vont pouvoir révéler l'armature d'une statue, d'éventuels dessins préparatoires, les indications de couleurs, les hésitations du peintre et les changements dans la composition de l’œuvre, ce que l'ont appelle joliment les "repentirs". Parmi les derniers grands mystères élucidés, le centre a mené des recherches approfondies sur deux statues antiques en bronze mises au jour dans le Rhône à Arles. Les scientifiques ont pu découvrir un savoir-faire d'assemblage totalement oublié depuis la fin de l'Antiquité et, pour la première fois, identifier la nature de l'adhésif utilisé à l'époque pour coller les feuilles d'or sur le bronze.

Si l'existence du C2RMF est relativement méconnue du grand public, il travaille pourtant avec l'ensemble des 1 200 musées de France. Ses appareils nomades permettent d'intervenir en province dans le cadre d’expertises, notamment l'authentification d'une œuvre en vue de son achat. Financé par le ministère de la Culture, à hauteur de 2 M€ par an, et bénéficiant d'une enveloppe annuelle de 1 M€ en provenance de l'Europe, le centre se veut aussi comme une plate-forme technique au niveau international : de nombreux chercheurs étrangers viennent bénéficier des analyses d'Aglaé sur leurs œuvres, et ce dans le cadre de Charisma, un vaste projet européen auquel participe vingt et une institutions muséales, visant à mettre en commun les moyens technologiques. "L'enjeu de la création du C2RMF est de mieux imaginer les interactions entre la recherche en science dure et la restauration", explique Marie Lavandier.



Direction Versailles, dans les ateliers de la Petite écurie du roi, où exercent les praticiens restaurateurs. Le lieu ressemble à un dédale aux immenses parois composées de tableaux dont les dimensions sont parfois gigantesques. Outre l'aspect chirurgical de leur tâche, les restaurateurs doivent quotidiennement faire face à une multitude de problème déontologique. "Quand on touche à l’œuvre, on la modifie de  facto, ce qui est une responsabilité considérable", enchaîne la directrice. Lorsqu'une pièce a plusieurs siècles d'existence, à quelle époque le restaurateur doit-il la figer ? Faut-il restaurer une œuvre à l'état de ruine ? La question est d'autant plus complexe lorsqu'il y a une divergence entre la volonté du créateur et la nécessite de préserver, comme par exemple les objets rituels et funéraires ou réalisés en matériaux organiques, destinés à périr. Si la réversibilité et la visibilité du praticien sont les deux piliers de la restauration, il faut parfois profondément  la nature de l'objet pour qu'il perdure : la conservation de bois archéologiques flottés dans l'eau nécessite l'injection d'une résine qui rend le bois plus lourd. L'objet est donc profondément modifié. Face à ce type de contradiction inévitable, Marie Lavandier appelle à une restauration "raisonnée".

Bien qu'elle ne soit pas mentionnée dans le titre, le centre a aussi pour principale mission la conservation préventive du patrimoine français : "Cette intervention se fait sur l'ensemble des modalités de conservation de l’œuvre : environnement, climat, vitrine, conditionnement, soclage, éclairage", indique Marie Lavandier. Elle est entrées dans les mœurs des musées français car elle a l'avantage de traiter l'ensemble d'une collection tandis que la conservation curative - autre nom de la restauration - ne traite qu'une ouvre à la fois et reste donc plus coûteuse. Dorénavant, le C2RMF intègre également à ses activités des préoccupations écologiques. Un sacré défi car la restauration et la conservation se sont longtemps reposées sur les matériaux plastiques, polluants et parfois même toxiques pour l'homme. L'action du Centre se veut comme un geste culturel et responsable envers notre patrimoine. Désormais, selon la directrice, elle est également un geste citoyen : "Si l'on conserve les objets aujourd'hui, c'est qu'on leur trouve un sens collectif suffisamment important pour investir des moyens et de l'énergie afin de les transmettre aux générations futures. Mais cela ne doit pas entrer en conflit avec la sauvegarde de l'environnement de l'homme et sa santé. Il faut donc restaurer et conserver en utilisant le moins de richesses non renouvelable possible. Et c'est un enjeu de l'avenir à l’échelle mondiale."

Camille Larbey
photos :

Thomas Chéné
Article publié dans La Gazette de l'Hôtel Drouot, N°32 du 21 sept. 2012
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L'auteur : Camille Larbey


Camille Larbey Mes articles

Formation : Master d'Histoire, spécialisé dans le Cinéma allemand.

Participation à : Le Parisien, Metronews, Rue89, Technikart, L'Expansion, La Gazette Drouot, So Film, Le Nouvel Obs, Détours, The Drone, Gonzaï, StreetPress, Bien-dire, Vice, Vocable, Social Media Club, Ithaac, Longueur d'Ondes, La Gazette de Berlin, Écoute, World Photo Report, Rockcover, Evous.fr, Smart.

Berlin, mise en scène. publié chez Espaces & Signes.


Médias : Presse écrite, WEB.

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